Louise Labé attaquée!

 

pour en savoir plus sur Louise Labé

En 2005, pour la première fois dans l'histoire du concours de l'Agrégation de Lettres, les œuvres de Louise Labé ont été mises au programme (littérature française, XVIe siècle). Parmi les produits inattendus de la floraison de travaux généralement consécutive à un tel événement, est paru en 2006 un livre de Mireille Huchon, professeure de langue française à la Sorbonne (Paris IV), qui remet en cause la paternité de Louise Labé sur le volume des Euvres paru en 1555 et réédité en 1556: Louise Labé, une créature de papier (Genève, Droz, 2006, 482 p., dont 200 de fac-similé de la première édition).

Cette remise en cause est-elle justifiée? S'inscrit-elle dans la grande tradition cléricale consistant à dénier aux femmes la paternité de leurs œuvres? La SIEFAR a ouvert son site aux spécialistes (de Louise, de la littérature féminine, des supercheries littéraires...) pour faire la lumière sur cette affaire. Nous invitons nos adhérent-es et nos visiteurs/visiteuses à nous signaler les articles parus à ce sujet, afin qu'ils soient eux aussi mis en ligne (siefar@aol.com).

Les textes sont classés dans l'ordre où nous en avons eu connaissance.

1. Claude Duneton (Le Figaro littéraire, 9 mars 2006)

2. Marc Fumaroli (Le Monde des livres, 11 mai 2006)

3. Madeleine Lazard (Droit de réponse envoyé au Monde des livres, non publié)

4. Jacques Rossiaud (L'Histoire n° 310, juin 2006, p. 18-20)

5. Emmanuel Buron (L'Information littéraire n°2, 2006, p. 38-46)

6. Edouard Launet (Libération, vendredi 16 juin 2006).

7. François-Guillaume Lorrain (Le Point, 21 décembre 2006, n°1788-89, p. 187).

8. Bernard Plessy (Le Bulletin des Lettres, juin-juillet 2006, p. 3-5)

9. Henri Hours et Bernard Plessy (Le Bulletin des Lettres, octobre 2006, p. 3-5)

10. Eliane Viennot (Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, décembre 2006, p. 377-379)

11. Daniel Martin (RHR  [Réforme, Humanisme, Renaissance] 63, décembre 2006, p. 7-37).

12. Françoise Charpentier, Postface à la réédition de son édition des Œuvres poétiques de Louise Labé et de Pernette du Guillet (Gallimard-poésie, 2006)

13. Philippe Selosse, Conclusions à l'article «L'art de la feinte à la Renaissance», Seizième siècle, 2007, 3, p. 131-175.

14. Bruno Roger-Vasselin, «La parodie chez Louise Labé», Seizième siècle, 2006-2, p.111-130.

15. Jean Vignes, compte rendu de l'ouvrage de Mireille Huchon, BHR [Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance], 69, 2007-2, p.540-48.

16. Clive Griffin, «La belle cordière en Espagne. Une découverte dans les archives de l’inquisition», Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 107, 3, 2007, p.537-540.

17. François Solesmes, «Louise Labé, "créature de papier"?», compte rendu critique de l’ouvrage de Mireille Huchon, SIEFAR, oct. 2007.

18. Marcel Conche, Oisivetés. Journal étrange, t. 2, Paris, PUF, 2007 : trois essais réfutent la thèse de Mireille Huchon.

J'AI REÇU du Printemps des poètes (du 3 au 12 mars) cette lettre touchante: «Comme je vous lis régulièrement dans Le Figaro, je me disais que début mars il vous serait peut-être agréable de saluer la poésie et les inventeurs de langue que sont les poètes»... Quel coeur de pierre, dites-le-moi, refuserait de saluer les poètes? Au contraire, cela tombe à pic car j'étais sur le point de voler au secours de Louise Labé. Figurez-vous qu'une universitaire en renom vient d'écrire tout un livre pour expliquer que Louise Labé, la poétesse lyonnaise du XVIe siècle, n'a jamais existé. Un mythe, un véritable fantôme la belle «poeteresse» avec ses sonnets de 1555. Comme on disait jadis dans mon village: cette prof nous la sort bonne!

Voici la thèse de Mme Mireille Huchon: l'auteur de Baise m'encor serait une «créature de papier», inventée de toute page par un cénacle de poètes du temps, autour de Maurice Scève et Claude de Taillemont. Ce groupe de lascars, vingt-quatre en tout, dont Olivier de Magny, l'amant supposé de la belle, aurait monté ce beau canular chez leur éditeur commun, Olivier de Tournes. Ils auraient écrit les poèmes, les attribuant par jeu et dérision à cette Louise Charlin, ou Charly, dite «Labé». Pourquoi Labé, au fait? Elle avait la chair éloquente -- la chaire?... Son portrait, tiré par un graveur d'époque, le laisserait supposer, mais le moins que l'on puisse dire c'est qu'avec autant de bavards dans le coup, un pareil bateau, sans la moindre fuite, aurait été solidement monté! C'est tellement invraisemblable que je ne crois pas un mot de cette élucubration. Sur quoi Mireille Huchon se fonde-t-elle pour avancer cette audacieuse hypothèse? Sur rien; rien de concret, aucune découverte précise; seulement des impressions érudites, des coïncidences, des soupçons qui honorent peut-être sa science mais n'apportent qu'une eau bien rare à son moulin.

Mme Huchon s'étonne que Louise Labé n'ait publié qu'un seul livre. Mais... On est en 1555, on ne publie pas tous les deux ans! La jeune femme avait eu une crise amoureuse qui l'avait inspirée et forcé son talent. Villon non plus n'a pas publié comme un malade! Et puis l'époque est durement charnière -- Mme Huchon feint de l'oublier: en France, le monde bascule dans la crise de la Réforme. Au train où vont les choses, nous allons savoir, nous autres, d'ici quelques années à quoi nous en tenir sur les «guerres de religion», avec leurs effets sur le politiquement correct... Le temps des bagatelles allait bientôt finir, à Lyon, après 1555, et passer la saison des sonnets de luxure:

Je vis, je meurs: je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure:
La vie m'est trop molle et trop dure, etc.

Les rosseries de Mme Huchon se balaient d'une chiquenaude. Louise était courtisane? La belle affaire? Des poèmes un peu libres ne pouvaient que lui donner du chien ­ et lui rapporter de la thune, comme disent les banquiers. Il aura fallu quatre siècles pour redécouvrir son talent? L'argument se retourne aisément: il est bien suspect qu'on ait attendu quatre cent cinquante ans pour éventer une supercherie qui eût été un secret de Polichinelle!

Par-dessus tout, ce qui est incroyable c'est que des poètes tels que Maurice Scève et ses copains, estimables rimeurs certes, se soient transcendés tout à coup pour produire une oeuvre courte mais intense. Que n'écrivaient-ils aussi bien pour eux-mêmes, ces «hommes facétieux», au lieu de ne devenir géniaux par enchantement, tous ensemble par-dessus le marché, que le temps de cette «oeuvre mystificatrice»? L'auteur avance une réponse tellement paradoxale que j'en reste comme deux ronds de frite: «C'est un texte artificiel, dit-elle, bien éloigné de ces accents de sincérité absolue que l'on a cru y lire.»

Alors là, évidemment... C'est une cuistrerie qui n'engage que l'insensibilité de son auteur, ou son manque affreux de souffrance amoureuse. J'en appelle au Printemps des poètes et à tous les inventeurs de langue contre la méchante fée universitaire! Soyez torturées au creux des ovaires, et apprenez par coeur ces sonnets, vous m'en direz des nouvelles... Ce n'est pas parce que Pétrarque a loué Laure que ça empêche une jolie cordière d'aimer passionnément, à en jeter son sonnet par-dessus les moulins!

Je vous salue, Calliope, et je salue Louise en ce Printemps d'hiver, voulant sécher ses pleurs et la sauver de cette calomnie toute neuve: le poète est capable de tout tant qu'il aime!

Si ce n'est pas Louise Labé qui a écrit ses poèmes, ce ne peut pas être en tout cas les gens qui sont évoqués dans ce livre. Alors qui? -- Ce doit être le chat.

Claude Duneton (Le Figaro littéraire, 9 mars 2006)

 

Louise Labé, une géniale imposture

Il en va de la poésie comme de la peinture. Il ne suffit pas qu'un peintre (Titien, Ingres ou Girodet) ait prêté son art à une belle nudité féminine ou masculine pour croire que ce corps déshabillé se doive de faire le même effet qu'un vidéo porno. Il ne suffit pas non plus qu'un poète (Catulle, Pétrarque ou Proust) évoque une fictive beauté cruelle pour croire qu'il raconte, en langage "codé", sa torride vie sexuelle, laquelle, "décodée" par les exégètes et traduite en médiocre prose par les biographes, dispensera leurs lecteurs naïfs d'entendre le message original. Peinture ou poésie, l'art retors a ses détours auxquels le réductionnisme décodeur ou biographique substitue des raccourcis.Savante, mais ne s'en laissant pas conter, sorbonnarde, mais non philistine, Mireille Huchon, dans son livre Louise Labé, une créature de papier, lève le voile sur certains détours de l'art négligés par "décodeurs" et biographes. Spécialiste de Rabelais et du "beau XVIe siècle" français, Mireille Huchon rejoint les conclusions auxquelles sont parvenus les meilleurs connaisseurs actuels, un Paul Veyne, un Philip Hardie, de ces élégiaques grecs et latins que les doctes (mais facétieux) poètes de la Renaissance savaient par coeur et imitaient en connaissance de cause: leurs "cris" mélodieux de colère, de jalousie, ou de déception relèvent d'un art, d'un genre, et de leurs conventions. Les Corinne ou les Lesbie auxquelles ils les adressent sont des scriptae puellae, des "demoiselles écrites", dont l'existence, réelle ou non, importe peu au beau jeu du poème.Pourquoi cette insincérité, ces impostures, ces trompe-l'oeil, ces jeux de masque séducteurs ? Il faut s'y faire: pour la joie virtuose de jouer librement de l'ironique puissance d'illusion dont dispose sur ses lecteurs et lectrices le langage poétique, joie d'un tout autre ordre (surtout lorsqu'elle prend pour sujet et pour emblème les blessures d'Eros), que les plaisirs "vécus", sinon partagés, de l'alcôve. Pour l'Ovide des Amours qui a fait croire, au centre de sa fiction amoureuse, à une imaginaire "Corinne", le comble de l'humour est atteint lorsqu'il se surprend, jaloux de son propre succès, à redouter que ses lecteurs ne deviennent réellement amoureux de cette beauté de parchemin ! Sur cet arrière-fond d'élégie grecque et romaine, Mireille Huchon démontre que Louise Labé, la "Sappho françoise", est un "emploi féminin", inventé de toutes pièces par un groupe de poètes réuni autour de Maurice Scève, le Mallarmé lyonnais du XVIe siècle, capable tout comme le Racine de Phèdre ou le Mallarmé d'Hérodiade de travestir sa voix pour la prêter à une grande cantatrice fictive. La démonstration de Mireille Huchon est irréfutable et réjouissante, même si elle doit faire rentrer sous terre les exégètes et les biographes qui, depuis le XIXe siècle, ont pris au pied de la lettre un double jeu poétique "de haulte gresse" dont le sel attique leur a échappé.

"LOUER LOUISE"
S'il y a querelle entre l'auteur et les derniers croyants de "Louise Labé", elle s'achèvera comme celle qui opposa, dans les années 1960, Frédéric Deloffre à Yves Florenne, celui-ci soutenant, après beaucoup d'autres, dont Stendhal, que les bouleversantes Lettres de la religieuse portugaise (1669) étaient l'oeuvre d'une soeur Mariana Alcoforado, s'adressant à un officier français qui l'aurait séduite et abandonnée, alors que Deloffre prouvait que, Mariana ou non, ces Lettres étaient l'exercice littéraire, imité des Héroïdes d'Ovide, d'un gentilhomme français fort lettré, Guilleragues. De sa vie celui-ci n'avait mis les pieds au Portugal, mais il était des amis intimes de Molière, lequel est l'auteur, comme chacun sait, d'autres plaintes amoureuses sublimes, telles celles d'Elvire dans Dom Juan (1663). Les poètes qui, avec Scève et son brillant éditeur Jean de Tournes, ont composé les oeuvres de Louise Labé, Lyonnoise (1545), qui ont concouru à célébrer cette Sappho imaginaire dans une "guirlande" qui occupe la moitié du recueil, qui ont fait exécuter la même année, par un excellent graveur, un portrait de la fictive poétesse (non joint à ce livre), n'avaient nullement en tête de gagner une bataille dans la "guerre des sexes". Au contraire, ces lecteurs de Platon, de Ficin, de Léon Hébreu, ces disciples de la Diotime du Banquet, en prenant les devants, en inventant une "Sappho françoise" et son oeuvre lyrique, entendaient créer un exemple qui encouragerait leurs partenaires féminines à entrer hardiment, comme déjà la soeur de François Ier, Marguerite de Navarre, et comme plusieurs Italiennes, dans la lice poétique et littéraire. Dès 1542, Clément Marot incitait en vers ses confrères lyonnais à "louer Louise", jeu de syllabes comme les poètes d'alors les adoraient, et qui équivaut au "laudare Laura" de Pétrarque. Cela revenait à leur proposer, pour exercice de leur talent, de créer une autre Laure, rivalisant avec la fascinante "demoiselle de papier" du Canzoniere italien. La Laure poétique de Pétrarque n'avait jamais eu qu'un rapport tout nominal avec Laure de Noves, puis de Sade, pas plus que la "Délie" de Scève (1544) avec une inspiratrice improbable. Exista-t-il à Lyon une Louise Labé qui n'a pas laissé d'autres traces littéraires que le petit recueil de 1545 et les jeux de mots (Labe-rinte, La-soif de bai-sers) auxquels ce nom se prêtait ? Faut-il l'identifier à la courtisane lyonnaise que l'on appelait "la belle Cordière" ? Sauf un nom et un surnom, elles sont restées toutes deux de parfaites inconnues. L'une ou l'autre ne furent jamais, au mieux, que des prétextes. Scève et ses amis, Olivier de Magny (auquel on a, au XIXe siècle, prêté, comme à Marot, une ardente liaison avec l'imaginaire Sylphide lyonnaise), Jacques Peletier du Mans, Guillaume des Autels, entre autres, ont donné un tour d'écrou supplémentaire à l'antique puella scripta du désir élégiaque. Non contents de "louer Louise", ils se sont employés à lui prêter le talent dont ils la louaient, réunissant sous son nom une exceptionnelle offrande lyrique. A la même époque, à Lyon, un descendant de Laure de Sade publiait un recueil de poèmes en réponse au Canzoniere: il les attribuait à ladite Laure. L'éditeur et ami de Scève, Jean de Tournes, attribuait au poète la découverte en 1533 du tombeau de Laure, d'où il aurait tiré un sonnet manuscrit et inédit de Pétrarque. Autant de supercheries qui trompaient sans tromper personne, dans ce milieu de littérature raffinée. Les grands rhétoriqueurs lyonnais de l'amour n'ignoraient rien ni des paradoxes cruels et facétieux dont Eros, "le petit dieu félon" (Montaigne dixit), est fertile, ni surtout des délices et déceptions dont le langage est capable lorsqu'il est chauffé à blanc. Exit Louise Labé. Mais la mince brochure (un superbe dialogue en prose de Folie et Amour, trois élégies, vingt-trois sonnets déchirants) qui a suffi, avec les éloges d'un choeur de poètes, à faire exister une personnalité poétique hors pair, ne perd rien au change. Au contraire, ce que ce recueil abandonne dans l'ordre romantique de la "sincérité", il le gagne dans l'ordre du sentiment de l'art, de sa puissance à prêter la parole à l'éternelle violence androgyne du désir, mais aussi de l'ironie supérieure avec laquelle il se joue et se moque de sa propre puissance d'illusion et de déception. Merci, Madame.

(Marc Fumaroli, Le Monde des livres, 11 mai 2006)

Droit de réponse

M. Fumaroli a raison. Les créatures de l'art, littéraire ou autre, ne sont jamais identiques aux êtres de la vie. Les Corinne et les Lesbie, les Laure et les Délie dont les poètes latins et leurs imitateurs ont chanté la beauté et la cruauté sont bien des créatures de papier. Même lorsque le poète ou le romancier dit «je» dans ses vers ou dans son récit, ce n'est pas lui qui parle. Le narrateur de la Recherche du temps perdu a beau s'appeler aussi Marcel (il le dit deux fois dans le roman), il n'est pas Marcel Proust. L'auteur qui écrit

O longs désirs, o espérances vaines,
Tristes soupirs et larmes coutumières
A engendrer de moi maintes rivières,
Dont mes deux yeux sont sources et fontaines

n'est pas l'amoureuse qui clame son désir et sa souffrance: il ou elle est l'artiste, riche de sa culture et de son savoir technique, qui mieux que d'autres dit une certaine sorte de désir et de souffrance, et celle qui parle est une créature de l'art tout comme Corinne, Lesbie et les autres.

Le cas de Louise Labé est cependant différent de celui de Corinne ou de Délie. D'abord, c'est un personnage historique, que nous connaissons un peu. Nous avons sur elle quelques témoignages de contemporains. Nous avons des lumières sur sa famille. Nous savons quand elle est morte. Nous lisons son testament, où nous apprenons quelles propriétés elle possédait et quels legs charitables elle a fait. En second lieu, elle n'est pas un être, imaginaire ou réel, auquel un poète s'adresse ou prête la parole. Elle est elle-même donnée comme poète. Nous lisons les oeuvres publiées sous son nom à Lyon en 1555, puis en 1556, et une troisième fois à Rouen la même année. Elles consistent en «un superbe dialogue en prose de Folie et Amour, trois élégies, vingt-trois sonnets déchirants», pour reprendre les termes de M. Fumaroli. Il ne s'agit pas de chercher quelle personne réelle a pu inspirer telle créature chantée par un poète, mais de savoir si le personnage historique nommé Louise Labé est ou non l'auteur des oeuvres qui lui sont attribuées.

L'affaire est délicate, car sa vie n'est pas sans quelque mystère. On s'interroge en particulier sur la possibilité pour une fille et femme d'artisan cordier d'acquérir la culture et la maîtrise qui se reflètent dans son oeuvre et d'accéder au cercle des poètes lyonnais de son temps. Ce mystère et quelques autres ont conduit Mireille Huchon à l'hypothèse qu'elle développe dans son très savant livre récent. Selon cette hypothèse, le personnage historique ne serait pour rien dans les écrits qui portent son nom. Ils ne lui devraient justement que ce nom, choisi pour désigner une poétesse fantôme, et ne seraient pas autre chose que le fruit d'une supercherie montée par Maurice Scève et ses amis. A vrai dire, on se demande pourquoi ceux-ci auraient éprouvé le besoin d'emprunter le nom d'une personne réelle au lieu d'inventer un auteur imaginaire comme le furent probablement Jeanne Flore à la même époque et assurément Clara Gazul au XIXe siècle.

Mireille Huchon, éminente spécialiste de la littérature de ce temps, a rassemblé à l'appui de sa thèse une série d'indices qu'elle a glanés de divers côtés avec une patience de détective et une admirable érudition. Son argumentation peut séduire de bons esprits, mais, malgré toute l'estime que m'inspirent les travaux de cette collègue, il faut bien avouer que ces indices ne forment qu'un faisceau de présomptions, et ne fournissent pas une preuve. Des présomptions suffisent-elles à condamner la poétesse Louise Labé? Le juge a de quoi hésiter, d'autant que certaines d'entre elles sont fondées sur des interprétations, qui peuvent facilement se retourner.
L'hypothèse de la supercherie a l'avantage de dissiper le mystère évoqué ci-dessus. Mais elle laisse subsister d'autres difficultés rencontrées par les biographes, et elle en suscite de nouvelles. Je n'en mentionnerai qu'une, mais de taille. Si la Louise Labé historique n'est pour rien dans les oeuvres qui lui sont attribuées, qui en est l'auteur? Qui donc a composé le «superbe dialogue» et surtout les «vingt-trois sonnets déchirants»? Quel est l'obscur poète qui fut modeste au point de ne jamais avouer pour siens ces vers magnifiques? Maurice Scève? Grand poète certes, mais d'un style totalement différent. Olivier de Magny, Claude de Taillemont, Guillaume des Autels, Jacques Pelletier du Mans? Gentils poètes sans doute, mais bien éloignés de la netteté, de la fermeté, de la limpidité des sonnets et de l'élan d'un seul jet qui les porte. On y sent une personnalité exceptionnelle. Laquelle, sinon celle de Louise Labé elle-même?

Madeleine Lazard (Droit de réponse envoyé au Monde des livres, non publié)
autrice de Louise Labé, Paris Fayard, 2004.

Qui êtes-vous, Louise Labé?

[p.18] On permettra à un historien -- de surcroît médiéviste -- de s'aventurer dans les labyrinthes enchantés entourant Louise Labé. L'intrus a pour lui quelque excuse: il a naguère fait connaître des milieux auxquels la Belle Cordière n'était pas étrangère, et il a longtemps fréquenté les historiens qui ont loué ou vilipendé cette Lyonnaise d'exception.
Chaque époque a habillé Louise selon ses goûts (des gardes nationales de 1790, qui suivaient un drapeau à son nom, jusqu'aux universitaires qui aujourd'hui pratiquent la gender history) et les essais qui lui ont été consacrés n'ont été dépourvus ni de louange ni de [19] dénigrement, l'oeuvre poétique -- les Euvres de Louize Labé Lionnoize parues chez Jean de Tournes, en 1555 -- faisant quant à elle l'objet d'une admiration unanime.
Mais voici cette personnalité singulière, mystérieuse, attachante, aujourd'hui dépouillée de ses parures. Mireille Huchon, au terme d'une critique implacable, fait de Louise «une créature de papier» et de son oeuvre, une supercherie littéraire. Lecture achevée, la dame apparaît nue, sans attrait, silencieuse comme elle le fut après 1555 et la publication des Euvres. Fulgurances de l'assomption et de la chute, qui s'accordent bien aux contrastes qu'offrent et la ville et le temps de Louise.
Lyon vers 1550 ! Magnifique et sordide après un siècle de croissance. Les demeures somptueusement bâties s'y sont multipliées, mais des cloaques y conduisent où les pourceaux pataugent. La Saône étincelante nourrit la ville, mais des senteurs putrides s'en échappent aux moindres chaleurs. Ses foires ont fait le succès d'un million de «dents noires» (les caractères) qui mordent le papier, de mille tissutiers fiers de leurs soies, et de cent maisons de banque jouant avec le monde. Mais l'Aumône générale peine à secourir les pauvres, compagnons et artisans doivent défendre leur pain par la grève, et les changeurs se plaignent des concurrents trop offensifs d'Anvers et de Francfort.
La ville toujours effervescente est soit joyeuse soit angoissée; les princes y sont fastueusement reçus, les hérétiques exécutés. Mais la Cour y séjourne, les gloires de la Renaissance y font étape, et des pléiades de voyageurs et d'humanistes célèbrent le «circuit plancîen»[note: Du nom du fondateur de la colonie romaine de Lyon, Muncacius Plancus]; la capitale de l'écrit et du verbe, des mascarades et des rencontres savantes, se veut une cité du bien-vivre où comme le montrent images et poèmes «tout redonde de faveurs, de grâces et de beauté» (selon les mots de l'historien du temps Guillaume Paradin).
Tel est le monde de Louise, née Charly, vers 1520 sur les pentes de la Croix-Rousse, du second mariage de Pierre Charly, dit l'Abbé (le terme se réfère à une confrérie urbaine, une «abbaye»). Vers 1545 et conformément aux usages, l'homme, cordier et patricien du peuple, marie sa fille à un confrère, Ennemond Perrin, de 25 ans plus âgé. La tôt surnommée «Belle Cordière» -- l'adjectif est important -- marque de sa personne et de ses pratiques le quartier de Confort.
Veuve dès avant 1557, Louise passe les dernières années de sa vie auprès d'un Florentin (futur exécuteur testamentaire), et quitte Lyon pour sa métairie des bords de Saône où elle s'éteint entre le 4 et le 15 février 1566. Telles sont les maigres indications biographiques que nous livrent les archives.
Cette authentique Lyonnaise obtient en 1554 le privilège royal nécessaire àl'impression de son livre publié l'année suivante. Dans l'épître dédicatoire adressée à M.C.D.B.L. (Mademoiselle Clémence de Bourges Lyonnaise, fille de l'un des honorables les plus prestigieux), l'auteur rend grâce à l'époque où «les sévères lois des hommes n'empêchent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et aux disciplines», et invite ses consoeurs à «élever un peu leurs esprits dessus leurs quenouilles».
Suivent 24 ou 25 sonnets, trois élégies et un Débat de folie et d'amour. Le tout est rehaussé des Écrits de divers poètes à la louange de Louize Labé Lionnoize, qui cisèlent une couronne de 24 pièces non signées, mais pour certaines individualisées par des initiales ou des devises. Le Débat devant le tribunal de Jupiter, conduit avec une science alerte, traite théâtralement des nouvelles définitions (néoplatoniciennes) de l'amour, et les poésies rendent élégamment compte des «amoureuses noises» d'une passionnée victime de ses pulsions, mais sachant exprimer les paroxysmes du ravissement et de la douleur «Je vis, je meurs, je me brûle et me noie»...), justifier la passion, et allier la raison à l'art de bien dire.

Son oeuvre aurait été élaborée par un cercle de poètes
Les Euvres,
réimprimées en 1556, sont deux siècles durant ignorées, jusqu'à leur réédition à Lyon en 1762. Au début du XIXe siècle, le Romantisme les redécouvrira. Cet extraordinaire oubli ajoute encore aux mystères d'une vie et d'une écriture singulières. Les quelques informations disponibles, d'ordre biographique, laissent dans l'ombre les dates exactes de la naissance et du mariage, ne disent rien de l'éducation reçue, demeurent muettes sur le développement de la création et ignorent l'ampleur des libertés prises par la Belle Cordière.
Ajoutons à cela une surprenante et soudaine célébration poétique, et voici haut dressée la montagne d'énigmes que Mireille Huchon a entrepris de dénouer, guidée par les doutes depuis longtemps exprimés sur l'authenticité de l'oeuvre (de Verdun Louis Saulnier en 1948 à Keith Cameron en 1990), et armée d'une érudition littéraire étourdissante.
[20] Pour elle, une évidence: l'oeuvre de Louise Labé est une chimère, élaborée par un cercle de poètes friands de mystifications et ayant travaillé sous l'influence des poètes Maurice Scève et Claude de Taillemont.
L'auteur n'a aucun mal à montrer que les prétendus éléments biographiques ou autobiographiques contenus dans les Écrits et dans les Euvres ne relèvent que des conventions du genre, et que depuis dix ans en 1555, les recueils à la gloire de figures féminines se sont multipliés; elle rappelle surtout que l'incitation à «louer Louise» répond à l'exaltation de la Laure de Pétrarque -- qui, deux siècles plus tôt, a fait la gloire d'Avignon [note: Le poète italien Pétrarque (1304-1374) rencontra Laure de Noves en 1327 dans l'église Sainte-Claire d'Avignon. Il l'aima pendant vingt ans et ne cessa de la regretter après sa mort. Les poésies qu'il fit sur elle composent le recueil Canzoniere.]
Entre les deux femmes, le lien est explicite. Jean de Tournes, dès 1545, avait publié la «découverte» faite douze ans auparavant en Avignon par Maurice Scève du tombeau de Laure. Jacques Peletier, l'année de la publication, révèle le sens des Écrits et des Euvres: «Laure eut besoin de faveur empruntée/ Louise autant en beauté réputée/ Trop plus se fait par sa plume estimer.» L'héroïne apparaît donc comme une nouvelle Laure reléguant dans la pénombre l'idole de Pétrarque.
Une autre présentation de Louise en «nouvelle Sappho» n'est pas dénuée, par l'ambiguïté suggérée, de préoccupations commerciales. D'ailleurs la plupart des Écrits célèbrent les attraits de la dame, non son talent.

Louer Louise, c'est exalter Lyon
Mireille Huchon rejoint Pierre de Saint-Jullien, doyen de Châlon, qui, en 1584, disait que le «Débat sent [davantage] l'érudite gaillardise de l'esprit de Maurice Scève que d'une simple courtisane». Elle ajoute que le poète s'est inspiré des Dialogues d'amour de Léon Hébreu, publiés quelques années plus tôt. Et, puisque certaines élégies de Louise se nourrissent de modèles connus seulement de très savants cénacles, puisque certains sonnets sont parodiques, bien peu demeure à Louise.
Conclusion de notre critique: à l'imitation des Italiens, l'on aurait jugé bon entre Saône et Rhône d'attribuer à une femme «courtisane honnête» des productions littéraires sorties de plumes masculines, et estimé utile (modèle italien oblige) d'accompagner ces écrits de louanges.
Cette thèse accorde beaucoup à l'italianisme (qui aurait submergé les moeurs et la pensée lyonnaise -- ce qui se discute) et au goût du paradoxe, de la «gaie fantaisie», bref, du simple jeu littéraire [Elle fut entretenue naguère par Dorothy O'Connor puis Enzo Giudici]. Rappelons cependant que les personnages en lice sont de chair et de sang. Ils évoluent certes dans l'univers éthéré de l'humanisme, mais appartiennent à une cité et à un milieu social. Le «projet» n'était-il pas susceptible de servir des ambitions civiques et, à l'intérieur même de la ville, des pratiques comportementales aristocratiques ?
Revenons sur la «découverte» du tombeau de Laure dont Scève fut le héros et sur la rivalité entre Lyon et Avignon. Dans l'esprit des hommes de 1530, le Midi incline aux passions amoureuses; la philosophie naturelle l'enseigne: la théorie des climats veut le Sud féminin, porté à l'amour et habile à le faire; la richesse avignonnaise ajoutant à la nature pousse les citadins aux plaisirs; la figure et l'oeuvre de Pétrarque, enfin, couronnent cette mythologie. Influencés parcelle-ci, les voyageurs trouvent donc en Avignon les femmes plus belles qu'ailleurs et, le cas échéant, y choisissent leur épouse.
Après 1500 pourtant, Lyon en sa neuve richesse veut devenir telle; désireuse d'évincer Avignon dans l'imaginaire des doctes, la ville se constitue une mythographie à la mesure de ses ambitions: l'étymologie de Fourvières est rattachée à Vénus (Forum Veneris), on prétend son climat «conjonctif» (propice au rapprochement) et «copulatif», on érotise ses représentations (le Plan scénographique de 1550, par exemple, multiplie les scènes lestes), ses architectures éphémères, et se métamorphose en cité de loisirs, de bien-vivre et de liberté. L'édition de 1555 se comprend aisément dans cette perspective; Euvres, Écrits, tout y insiste: Louise Labé est «Lionnoize». Tout homme cultivé, entre Saône et Rhône, savait pourquoi on le répétait tant.

La «supercherie» était aussi un appel à mieux vivre
L'affirmation de cette liberté pourrait également expliquer l'extraordinaire dédicace à demoiselle Clémence, patricienne. Elle proclame que le mode de vie des jeunes Lyonnais du temps, qui prétendent à la liberté sexuelle, tout comme celui des courtisanes honnêtes ne sont pas incompatibles avec l'honorabilité bourgeoise. Les poètes qui fréquentaient l'hôtel de Clémence de Bourges cavalcadaient également avec la confrérie joyeuse des Enfants de la ville, où se retrouvaient jeunes ou moins jeunes: ils menaient libre vie et fréquentaient des courtisanes «honnêtes» qui, distinction oblige, ne devaient pas être celles du moyen peuple mâle. Louer Louise sachant parler d'amour et à l'occasion le faire, servait du même coup ceux qui la rencontraient, ou côtoyaient ses semblables. Ils légitimaient ainsi leur machisme sophistiqué. Voilà sans doute pourquoi vingt poètes ont «loué Louize» et pourquoi les premiers d'entre eux ont «collaboré» à ses oeuvres.
Le mythe mis à mal -- par un livre constituant désormais le passage obligé des approches futures -- la personne demeure, créature de chair, de papier ou d'esprit, car la «supercherie» (totale?), ne l'oublions pas, était aussi un appel à mieux vivre.

Jacques Rossiaud (L'Histoire, n° 310, juin 2006, p. 18-20)

 

«Claude de Taillemont et les Escriz de divers Poëtes à la louenge de Louïze Labé Lionnoize. Discussion critique de Louise Labé, une créature de papier, de Mireille Huchon».

En ligne en pdf.

Emmanuel Buron (L'Information littéraire n°2, 2006, p. 38-46).

Louise Labé, femme trompeuse

La poétesse la plus célèbre du XVIe siècle, figure du féminisme, ne serait qu'invention. C'est la thèse défendue par l'universitaire Mireille Huchon, qui jette un doute sur le travail des biographes.

Au 28 de la rue Paufique, à Lyon, est apposée une plaque sur laquelle nous lisons: «La poétesse Louise Labé - "La Belle Cordière" - vécut en ces lieux au XVIe siècle.» Cette indication est hélas doublement erronée. D'une part, ladite «maison de Louise Labé» a été rasée au XVIIe siècle. D'autre part, et c'est nettement plus embêtant, la poétesse Louise Labé n'a jamais existé. C'est du moins ce qu'affirme Mireille Huchon, professeure à la Sorbonne, dans un ouvrage, Louise Labé, une créature de papier (éditions Droz), qui fait de jolies vagues.
La poétesse la plus célèbre du XVIe siècle ne serait qu'un personnage inventé par un groupe de littérateurs lyonnais. Ceux-ci se seraient amusés à «louer Louise» comme du temps de Pétrarque on s'entraînait à «louer Laure», femme idéalisée. Un exercice de style, une créature de papier, bref une mystification. C'est ainsi que seraient nées les fameuses OEuvres de Louise Labé Lyonnaise, parues en 1555, qui contiennent en particulier vingt-quatre sonnets dont beaucoup connaissent encore aujourd'hui, soit un demi-millénaire plus tard, quelques bribes et notamment celle-ci: «Baise m'encor, rebaise-moi et baise/ Donne m'en un de tes plus savoureux/ Donne m'en un de tes plus amoureux/ Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise» (sonnet XVIII).
Car Louise Labé passait pour une fille très dégourdie. Son oeuvre exprime la passion amoureuse du point de vue féminin - une révolution pour l'époque. Et ses OEuvres s'ouvrent par un texte - une épître dédiée à «Mademoiselle Clémence de Bourges Lyonnaise» - qui est l'un des tout premiers plaidoyers aux tonalités féministes. Citons-en l'incipit: «Etant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n'empêchent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et disciplines: il me semble que celles qui [en] ont la commodité doivent employer cette honnête liberté que notre sexe a autrefois tant désirée.» Les femmes doivent avoir une éducation, comme les hommes, et délaisser «quenouilles et fuseaux» pour se saisir de la plume.

Statue déboulonnée

Tout cela, plus le fait qu'une biographie très lacunaire prête à Louise d'infinies qualités - elle sait le latin, l'italien, l'espagnol, la musique, est excellente cavalière, s'est initiée aux métiers des armes, participe à des tournois... - a fait de Louise Labé une figure légendaire du proto-féminisme. Malheur à qui déboulonnera la statue !
Or voilà que c'est une femme qui le fait, et qui plus est une femme au sérieux et à l'érudition largement reconnus: Mireille Huchon. Dans son minuscule bureau de la Sorbonne, la directrice de l'UFR de langue française a le sourire de quelqu'un qui vient de jouer un bon tour. Comme si elle-même venait de plier une jolie cocotte de papier. Sauf que l'auteure de Rabelais grammairien n'est pas exactement une farceuse, et que son étude sur Louise Labé n'a rien du roman de gare. En analysant les textes, contexte et paratexte, Mireille Huchon dit avoir repéré «un faisceau d'indices» convergeant vers cette conclusion: ce sont les poètes fréquentant l'atelier de l'imprimeur Jean de Tournes, réunis autour de Maurice Scève et de quelques autres, qui ont créé les oeuvres de Louise Labé, à savoir les vingt-quatre sonnets, le Débat de folie et d'amour en prose et trois élégies. Le Débat devrait beaucoup à Maurice Scève, les poésies à Olivier de Magny, Claude de Taillemont, Jacques Pelletier du Mans et autres gentilshommes.
Cette controverse autour de Louise Labé ne serait sans doute pas sortie du cercle fermé des seiziémistes (quatre cents personnes en comptant large) si l'historien et académicien Marc Fumaroli n'avait procédé dans le Monde (du 12 mai) à une tintamarresque recension de la Créature de papier sous le titre: «Une géniale imposture». «La démonstration de Mireille Huchon est irréfutable et réjouissante, même si elle doit faire rentrer sous terre les exégètes et les biographes», écrit Fumaroli. Et plus loin cet adieu lapidaire: «Exit Louise Labé».
Au nombre des personnes censées se retrouver six pieds sous terre, il y a Madeleine Lazard, qui a publié en 2004 une très convaincante biographie de la poétesse (1). Dans son vaste appartement tout entier aux couleurs de la Perse (la spécialité de son mari, l'orientaliste et linguiste Gilbert Lazard), la présidente honoraire de la Société d'étude du XVIe siècle apparaît plus intriguée que catastrophée: «Mireille est une amie, et elle ne m'avait rien dit!» Madeleine Lazard a donc découvert le livre après publication. Elle loue chez sa collègue «une patience de détective et une admirable érudition». Mais elle n'est absolument pas convaincue. «Cette argumentation peut séduire de bons esprits, mais il faut bien avouer que ces indices ne forment qu'un faisceau de présomptions. Celles-ci suffisent-elles à condamner la poétesse Louise Labé?»
Condamner, le mot est fort. Dans le fond, Madeleine Lazard reproche à sa collègue d'avoir travaillé en pure technicienne sans prendre en compte la qualité des poèmes et leur unité. Cette poésie innovait, au milieu du XVIe siècle, parce qu'elle se libérait des sempiternels thèmes pétrarquistes et platoniciens, ainsi que de la tradition courtoise. Or, «les poètes que Mireille Huchon désigne en auteurs probables n'ont jamais rien fait de comparable», note Madeleine Lazard. De toute façon, ne dispose-t-on pas de multiples preuves de l'existence de Louise Labé: témoignages, documents notariaux et même testament?

Instrument de mystification

Mireille Huchon ne conteste pas l'existence d'une Louise Labé de chair mais, pour elle, cette personne n'aurait été qu'un instrument (volontaire ou pas, on ne sait) de la mystification. «Pour le lecteur moderne, la chose peut apparaître comme une supercherie littéraire, mais à l'époque tout le monde savait probablement que c'était une fiction.» D'ailleurs, relève Mireille Huchon: «Comment expliquer qu'en 1555 paraisse ce livre fulgurant, accompagné de l'éloge de tous les grands poètes lyonnais, et qu'ensuite on n'en parle plus du tout pendant des années?»
Madeleine Lazard rétorque que Lyon a connu des années difficiles peu après cette publication, avec la peste et l'invasion des troupes de la Réforme: «Ce ne sont pas des circonstances qui favorisent la poésie amoureuse.» A son tour, la biographe interroge: «Comment expliquez-vous que la seule édition des OEuvres en dehors de Lyon a été faite à Rouen (en 1556), sinon par le fait que l'amant de Louise Labé, le banquier Fortini, avait des affaires là-bas?»
Interrompons là cette partie de ping-pong pour donner la parole à François Rigolot, professeur de littérature française à l'université américaine de Princeton. Cet homme, auteur de plusieurs études sur la poétesse lyonnaise (2), défend une position intermédiaire: Louise Labé a bel et bien existé en tant que poétesse, mais «son oeuvre, comme d'ailleurs beaucoup d'oeuvres avant la promotion du solipsisme romantique, est sans doute le produit d'une entreprise collective». Dans le texte qu'il nous a adressé, titré d'un facétieux «Supercherie ou superbe chérie?», François Rigolot détaille quelques supposés précédents: «Marguerite de Navarre ne consultait-elle pas son "valet de chambre" - un certain Clément Marot - sur la facture de ses vers et le tour de ses rimes? Rabelais n'a-t-il pas écrit son Pantagruel avec le concours actif de ses amis carabins?» Le prof de Princeton ajoute: «Ronsard lui-même, le grand Ronsard, qui embouchait à tout moment la trompette de la Gloire pour revendiquer la Priorité dans le renouveau des lettres, ne doit-il pas une bonne partie de son oeuvre à ses condisciples de la Pléiade?»
Cette idée d'oeuvre collective, avec ou sans Louise, laisse Françoise Charpentier très sceptique. Cette spécialiste du XVIe, qui, en 2001, a supervisé l'édition des poésies de Labé chez Gallimard, souligne que les OEuvres de la Lyonnaise forment un ensemble cohérent, avec des particularités de style et de pensée que l'on retrouve d'un texte à l'autre: «J'ai du mal à croire que cela soit le fruit d'un travail à plusieurs mains.» Travail d'ailleurs si cohérent qu'il a fait l'an dernier son entrée au programme de l'agrégation de lettres modernes!
Reste à évaluer ce que l'identité réelle de son auteur ajoute ou retranche à la qualité d'une oeuvre qui vaut en partie par l'affirmation d'un point de vue singulier: celui d'une femme de la Renaissance. «Ça m'est parfaitement égal que ces OEuvres soient ou non de Louise Labé. Si c'est de quelqu'un d'autre, ce quelqu'un a du talent», estime Françoise Charpentier, qui ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit d'une quelqu'une.

Homme, femme, les deux, plusieurs?

Pour François Rigolot, de Princeton, une production coopérative ajouterait du sel à l'affaire: «Montaigne portait aux nues "l'art de conférer" et c'est bien cet art de la coopération qui rend la production des siècles passés si émouvante et si riche aux yeux des Modernes.» Louise Labé était assez séduisante en première figure du féminisme, mais en créature de papier elle n'est pas mal non plus: la supercherie n'est-elle pas consubstantielle de la fiction? Ne jalonne-t-elle pas toute l'histoire littéraire? Ainsi Clotilde de Surville, poétesse du XVe siècle dont les textes enthousiasmèrent les Romantiques jusqu'à ce qu'on réalise que cette écrivaine, était pure invention. Ainsi Clara Gazul, née de l'imagination de Mérimée. Ainsi, côté hommes, Emile Ajar auquel Romain Gary est allé jusqu'à donner les traits de son neveu Paul Pavlowitch. Et puis encore Jeanne Flore, Louvigné du Dézert, Marc Ronceraille, Colombine de Sennebon, Vernon Sullivan et même les «22 lycéens» auxquels ce journal a cru longtemps, au point de publier leurs lettres, avant que ne se démasque leur véritable auteure, une demoiselle B. de Lyon (3).
Sur Louise Labé, il est probable que nous n'aurons jamais le fin mot de l'histoire. Homme, femme, ou les deux, ou plusieurs? «Au train où vont les choses, Louise Labé risque de passer du statut d'icône des gender studies à celui d'icône des queer studies (4)», sourit Mireille Huchon en nous priant de ne surtout pas la prendre au mot.
Pauvre Louise: «Je vis, je meurs, je me brûle et me noie» (sonnet VIII).

(1) Louise Labé, Fayard.
(2) Notamment Louise Labé ou la Renaissance au féminin, Honoré Champion Ed.
(3) Pour une liste complète, voir Supercheries Littéraires, de Jean-François Jeandillou, Droz Ed.
(4) Gender et queer studies désignent aux Etats-Unis les études relatives aux implications sociales et culturelles du masculin, du féminin et du transgenre.

Edouard Launet (Libération, vendredi 16 juin 2006).

Le mystère Louise Labé

«Je vis, je meurs, je brûle et me noie»: Qui n’a lu un jour au collège ce vers d’une passion ardente? Qui n’a appris qu’il était de Louise Labé, icône féministe, mère patronne de ces écrivaines aux plumes trempées dans l’encre d’une impudique sincérité, apanage du beau sexe? Mais voilà: loin d’être une femme de lettres, Louise n’aurait été que la Belle Cordière, courtisane de son état, et surtout une femme de paille. Ses 24 sonnets, ses trois élégies, son «Débat de folie et d’amour», publiés à Lyon en 1555, une mystification ourdie par de mâles esprits. Louise est morte, vive Maurice Scève et sa bande de poètes lyonnais! Mignons, allons voir si la thèse relève de la blague, de notre fâcheuse ère du soupçon ou d’un travail scientifique. L’auteur en est une femme, Mireille Huchon, sorbonnarde émérite, qui aligne les arguments savants: Louise n’a publié qu’un seul ouvrage et ne donna plus signe de vie. Ses collègues qui lui ont consacré 24 pièces insérées dans son recueil doutaient parfois de son existence et cette supercherie, au nom d’une «gaye fantaisie», reprendrait le vœu de Clément Marot de «louer Louise», comme jadis Pétrarque loua Laure.

Sans être irrecevables, ces arguments n’emportent pas l’adhésion. Surtout quand Mme Huchon affirme: «C’est un texte artificiel, bien éloigné des accents de sincérité absolue qu’on a cru y lire.». On peut certes gloser sur la sincérité en littérature, mais il y a chez Louise une bouleversante capacité à se désosser qu’on cherche en vain chez Scève et ses sévères amis. A moins, bien sûr, qu’en passant sous le loup d’une femme ils n’aient laissé la bride à des voix moins masculines. L’hypothèse est charmante et ravira les amateurs de gender studies. Mais songeons aux pauvres agrégatifs recalés en 2005 sur une texte de Louise. Ne seraient-ils pas en droit de poser une réclamation pour tromperie sur la marchandise?

François-Guillaume Lorrain (dossier «La Renaissance. Quand la France s’éveillait», Le Point n° 1788-1789, 21 décembre 2006, p. 187).

Pour Louise

Le Monde arrive-t-il à Lyon? Les Lyonnais lisent-ils Le Monde? Est-il sûr qu’ils aillent jusqu’aux pages culturelles? S’ils l’avaient fait le vendredi 12 mai, alors la municipalité aurait désigné une commission d’historiens et d’experts pour en appeler, le cardinal-archevêque aurait fait sonner le bourdon de Saint-Jean, l’Académie de Lyon aurait siégé sans désemparer pour trouver une idée, la Société des écrivains lyonnais aurait envahi la place Bellecour pour pousser des hauts cris, des bouquets anonymes auraient jonché les trottoirs des rues Confort et Bellecordière. Car ce jour-là, 12 mai 2006, un de nos plus éminents Immortels, Marc Fumaroli, a éteint une étoile de première grandeur dans le ciel lyonnais en déclarant, sur quatre colonnes et avec une étrange jubilation, que Louise Labé n’était qu’«une géniale imposture».

Les rues de Lyon sont restées tranquilles. Rien d’étonnant pour le commun. Mais l’étonnant n’est-il pas que les esprits avertis, parfaits connaisseurs et gardiens de la tradition lyonnaise, n’aient pas davantage réagi? Indifférence? Non, mais longue habitude. Rien de nouveau dans le ciel lyonnais. À quoi bon l’indignation? Il y a quarante ans exactement (17 mai 1966), Henri Hours donnait une conférence en séance solennelle de l’Académie siégeant à l’Hôtel-de-Ville: Louise Labé ou la simplicité. Archiviste excédé par les demandes sans fin des «chercheurs», observateur ironique des «critiques» de tous pays se marchant sur les pieds dans un espace si restreint, il voyait venir les choses: «Certains même, poussés par l’impatience et réveillant de vieux soupçons déjà émis au XVIe siècle, risquent un pied imprudent sur la pente glissante du doute: après tout, cette Louise Labé, est-il bien sûr qu’elle soit l’auteur de ses vers? Ne serait-ce pas Olivier de Magny ou quelque autre joyeux compère de sa bande?» Quarante ans plus tard, Mireille Huchon a dévalé le toboggan avec entrain, établissant dans une démonstration, que Marc Fumaroli juge «irréfutable et réjouissante», que Louise Labé n’est qu’«une créature de papier», inventée de toutes pièces par un groupe de poètes réuni autour de Maurice Scève, et mettant en cause, semble-t-il, son existence historique.

Je vois un peu ce qui a dû se passer. Il y a deux ou trois ans, l’œuvre de Louise Labé a été inscrite au programme de l’agrégation de lettres. Grand honneur, mais en l’occurrence honneur fatal. L’émulation saisit alors les spécialistes. L’œuvre est revisitée: «approches» renouvelées, «problématiques» reposées, voire «lectures» iconoclastes, avec l’espoir de s’illustrer dans la critique d’attribution, dont le cas d’école reste celui de Frédéric Deloffre démontrant, dans les années 60, à l’encontre de toute la tradition, que les fameuses lettres prétendument écrites par une religieuse abandonnée dans son couvent portugais par son amant français n’étaient qu’un exercice de plume de Guilleragues. Et si Mireille Huchon venait de renouveler l’exploit?

Il n’y a certes pas de quoi rire. Mireille Huchon n’est pas la première venue: elle fait autorité sur le XVIe siècle. J’imagine qu’elle n’avance pas sa thèse à la légère: 448 pages chez Droz. Et Marc Fumaroli doit avoir ses raisons pour s’engager à sa suite avec une telle vigueur, estimant que «les exégètes et les biographes» qui l’ont précédée n’ont plus qu’à «rentrer sous terre». Quoi! Françoise Joukovsky, François Rigolot, Madeleine Lazard (je ne cite que les plus récents et que j’ai lus), ridicules et incompétents à ce point? Et les historiens d’entre Saône et Rhône? Et les archivistes, qui disposent de 6 à 8 pièces incontestables, dont le testament de Louise? Et Henri Hours, qui, au terme de sa conférence, trace, avec sa rigueur habituelle, le portrait tout en nuances de la femme très simplement réelle que fut Louise Labé en son temps? – Il ne s’agit pas ici de prendre position. Au reste, je n’ai pas la pièce à conviction sous la main. Je l’attends et il sera toujours temps d’y revenir.

Mais en attendant c’est l’article de Marc Fumaroli qui invite à réfléchir, en ce qu’il met en présence deux conceptions de la littérature: la littérature de la sincérité, expression spontanée et directe de l’expérience vécue, qui revendique sa légitimité de l’authenticité affective; la littérature de la verbalité, expression concertée et travaillée d’un lieu commun, qui demande au seul pouvoir des mots sa portée universelle – double conception que l’on oppose abusivement en déclarant l’une romantique et l’autre classique. Jusque-là Louise Labé était le parangon de la plainte amoureuse sincère; voici qu’elle deviendrait l’exemple inverse et éclatant d’une pure création verbale puisque elle-même ne serait plus l’auteur de son œuvre et que ce seraient des hommes qui l’auraient inventée. Et c’est bien là ce qui transporte Marc Fumaroli dont tout l’article dit en substance: c’est encore beaucoup plus beau; imposture, mais géniale! Ce n’est pas ici le lieu d’entrer en dissertation, avec arguments, exemples et citations, mais je vois bien qu’elle irait à dénoncer un faux débat. Dès lors qu’il s’agit de grand art, ni la sincérité brute ni le pur artifice ne saurait atteindre l’universel. Prenons le cas de Louise Labé. Ses 24 sonnets ne seraient pas un des plus beaux chants d’amour de la littérature s’ils n’étaient que le cri d’une femme blessée. Mais parce qu’elle avait le don, inné et appris, de poésie, cette femme blessée a su ordonner sa souffrance, lui donner forme et en composer une suite qui de la banalité de son cas personnel s’élève à un langage modulé pour le coeur de tous, – classique, si l’on veut.

Pourquoi vouloir l’en priver? Pourquoi aller jusqu’à douter de son existence? Femme de papier, scripta puella! Voilà une «victoire» critique que nous ne célébrerons pas. Nous tiendrons un autre langage. Louise, vous étiez belle, vous étiez intelligente, vous avez aimé, vous étiez poète. Une seule de ces qualités suffisait pour vous faire haïr. Vous avez été vilipendée: femme savante, femme trop libre, courtisane (l’aimable Calvin vous a même ravalée à une p… de la rue Mercière, plebeia meretrix). Que reste-t-il de ce venin d’époque? Votre tristesse et votre mépris, tandis que votre œuvre imposait votre haute figure. Elles ne sont pas si nombreuses en notre littérature, les femmes poètes, et chacune nous est bien nécessaire: Christine de Pizan, Pernette du Guillet (qui fut peut-être votre amie, mais combien de temps la conserverons-nous?), Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles, Marie Noël, Catherine Pozzi qui vous rendit hommage. De cette féminine Pléiade, vous étiez jusque-là la première. Or voici qu’il était réservé à notre temps de vous reléguer aux limbes d’une existence douteuse. «Exit Louise Labé», écrit Fumaroli: l’œuvre déposée un jour de 1555 chez Jean de Tournes, la «lyonnaise dame», fille et femme de cordier, l’admirable visage gravé par le Lorrain Woeriot. Le tout congédié sans égard: Villon était plus courtois avec les belles dames du temps jadis.

Eh bien, jusqu’à preuve du contraire, nous continuerons à croire en Louise. Nous avons besoin d’elle. Que seraient tant de larmes sans les yeux pour les pleurer, la voix cassée sans les lèvres pour murmurer, le luth plaintif sans les doigts pour en pincer les cordes? Louise, jadis on vous a traitée de créature, aujourd’hui vous ne seriez qu’une création. Mais quand bien même nous devrions nous rendre, cela ne changerait rien. Vous connaissez la vieille histoire de Pygmalion. Ils ont voulu vous créer? Ils ont réussi: vous existez et vous leur avez échappé. Lisant vos vers, aucun homme de cœur, aucune femme blessée d’amour ne s’y trompera. Vous resterez leur sœur. Louise Labé, ou la simplicité. Henri Hours a raison: votre simplicité est la marque d’une vérité qui l’emporte sur tous les artifices.

Bernard Plessy (Le Bulletin des Lettres, juin-juillet 2006, p. 3-5).

Sur Louise Labé, rien de nouveau

Revenons à Louise. Nous avions promis que nous le ferions après lecture attentive du livre de Mireille Huchon qui a semé quelque émoi dans la République des lettres. Rappelons les faits. En 1555 paraît à Lyon chez l’éditeur Jean de Tournes un recueil intitulé Euvres de Louïze Labé Lionnoise. On y trouve un Débat de Folie et d’Amour en prose, trois élégies et 24 sonnets en décasyllabes et, sous le titre Escriz de divers Poëtes, à la louange de Louïze Labé Lionnoise, 25 pièces en vers de formes très diverses. Au cours des siècles, les sonnets ont fini par éclipser les autres textes de ce recueil composite, s’imposant comme une des plus bouleversantes expressions féminines des affres de la passion amoureuse. Qui était Louise Labé? Les documents objectifs en font une bourgeoise lyonnaise mariée à un maître cordier. Les éléments qu’on peut inférer de son œuvre permettent d’imaginer qu’elle a reçu une éducation et une instruction qui font d’elle une brillante humaniste. Enfin, les témoignages contemporains, mais souvent tardifs, substituent à cette image flatteuse celle d’une courtisane connue sous le nom de la Belle Cordière. Qu’en est-il vraiment? On aimerait bien le savoir. Mais, au regard des sonnets, cette énigme n’a pas grande importance.

Or voici que Mireille Huchon, éminente seiziémiste, publie chez Droz un essai intitulé Louise Labé Une créature de papier, dans lequel elle «démontre» que, si Louise Labé a bien existé, elle n’est en rien l’auteur des œuvres qu’on lui prête. Par quelle méthode? Essentiellement par la critique interne, laquelle est à la littérature ce que l’exégèse est à l’Écriture: la scrutation des textes en soi et la comparaison des textes entre eux. Discipline fondamentale mais redoutable dès lors qu’elle est mise au service de la volonté de prouver (qui a dit: «Donnez-moi un texte et je fais couper la tête à son auteur»?) et qu’elle fonctionne de façon autiste. Il n’est possible ni de discuter pied à pied – parce que précisément on perd pied devant une vertigineuse érudition – ni de tout refuser en bloc – parce que le vrai, le douteux et le faux y forment un inextricable mélange. Aussi n’est-il pas étonnant que Mireille Huchon parvienne à ses fins: le recueil paru chez Jean de Tourne n’est qu’une supercherie brillante, élaborée par un groupe de poètes familiers de l’éditeur et gravitant autour de Maurice Scève, et attribuée à une «femme de paille», du nom de Louise Labé, existant réellement mais étrangère à l’entreprise. Et Mireille Huchon procède au partage des dépouilles opimes (faut-il écrire à la curée?): l’épître dédicatoire à Claude de Taillemont, le Débat à Maurice Scève, les sonnets à Olivier de Magny. Démonstration péremptoire pour la jubilation de Marc Fumaroli et la perplexité des seiziémistes. Quant à nous, nous sommes à ce point subjugués par l’efficacité de la méthode que la tentation nous est venue de l’appliquer pour démontrer de façon tout aussi irréfutable que Mireille Huchon n’est pas l’auteur de son essai, mais qu’il est l’œuvre canularesque d’un certain nombre de maîtres-assistants familiers des éditions Droz et animés en sous-main par Marc Fumaroli.

Cela ferait un beau Prisme, mais restons sérieux par révérence, l’essai de Mireille Huchon le mérite. Loin de nous l’idée de rivaliser d’érudition: nous ne combattrions pas à armes égales, et ce Bulletin n’en est pas le lieu. Proposons simplement quelques réflexions dictées par le bon sens.

Voici longtemps que la critique tourne autour de Louise Labé, voit en elle une énigme et remue à son propos des thèses négationnistes. On ne peut pas dire que la méthode exégétique leur apporte ici rien de nouveau. Ne voulant rien retenir du peu que l’on sait de la vie de Louise, on s’acharne – avec une passion étrange – à ne voir en elle qu’une vulgaire courtisane; on s’entête, on le répète (jusque dans l’illustration de couverture!). Même si ce fut le cas – et, après tout, on n’en est pas sûr –, quel rapport cela aurait-il avec l’authenticité de son œuvre? On découpe les textes, on les compare, on découvre des ressemblances, des réemplois: n’était-ce pas d’usage courant au XVIe siècle, qui n’y voyait pas malice? On ramasse tous les ragots, et Dieu sait s’il y en eut. Quand on ne sait rien, on accumule les suppositions. De tout cela, on fait un bloc de certitude. Mais il n’y a pas là dedans un début de preuve. On appelle à la rescousse des témoignages peu sûrs, par exemple Claude de Rubys. Parlons de lui. Il se moquait éperdument de Louise Labé, et ne l’évoquait que pour déconsidérer Guillaume Paradin qui l’avait louée avec exagération; mais s’il détestait Paradin, c’était pour des raisons politiques (Paradin était fort sceptique sur l’histoire officielle de la Ville élaborée autour du Consulat lyonnais, et d’autre part avait courageusement dit sa réprobation des guerres menées «sous couleur de religion»).

Enfin, pas une fois on ne se demande si les poètes et poétaillons qui fréquentaient Scève et Jean de Tournes, et ont composé la guirlande de Louise – auteurs présumés de l’hypothétique supercherie – étaient capables d’atteindre à la simplicité, tout ensemble naturelle et parfaite, qui donne à deux ou trois de ses sonnets une intensité de vie incomparable et les place aux sommets de la poésie française. Il suffit de les lire pour se convaincre du contraire. Or, cette simplicité, on la retrouve dans une œuvre incontestable de Louise, son testament: «Veult estre enterrée sans pompe ni superstitions, à sçavoir de nuict et à la lanterne, accompagnée de quatre prestres, outre les porteurs de son corps…»

Démolir une idée reçue peut être utile, voire nécessaire; encore y faut-il des arguments, ou des preuves. Les premiers sont ici très faibles, et les secondes inexistantes.

D’autres remarques d’élémentaire bon sens viennent à l’esprit. La dédicace des Euvres à Clémence de Bourges, demoiselle respectée parce que respectable par elle-même et par son rang social (son père était consul échevin de Lyon), rend invraisemblable l’hypothèse d’un faux et d’une supercherie. Et comment imaginer que Louise Labé elle-même, honnête bourgeoise ou fieffée gourgandine, ait pu laisser passer cette attribution facétieuse sans la moindre réaction? ou que les milieux littéraires n’en aient gardé aucune trace, alors même, dit Mireille Huchon, qu’elle «ne devait pas faire illusion au lecteur lyonnais de 1555». Louise Labé était-elle femme à subir la dérision publique, elle dont une analyse de la première version du portrait gravé par Pierre Woeriot dit assez qu’elle n’était pas du genre à se laisser gratter le blanc de l’œil avec un clou rouillé (selon l’expression lyonnaise)? Mireille Huchon invoque comme ultime garantie la «grande tradition française» des «autrices supposées, objet de prédilection des écrivains mâles», à commencer, un siècle plus tard, par Mariana Alcoforado, la fameuse religieuse portugaise, suivie de Bilitis, Clotilde de Surville, Clémence Isaure, Clara Gazul, Louise Lalanne… Certes. Mais il y a une petite différence. C’est que toutes ces femmes étaient fictives, et leurs faussaires avaient les mains libres. Louise Labé, elle, non seulement était une femme bien réelle, mais qui avait pignon sur la rue Confort.

Il est dangereux de trop vouloir prouver: on s’expose à mettre en œuvre des argumentations qui finissent par se détruire entre elles. Par exemple, quelle était la motivation des auteurs de cette curieuse entreprise? Mireille Huchon en avance successivement un certain nombre, mais comment ne pas voir que, les unes n’étant pas compatibles avec les autres, on n’évite pas une impression d’incohérence? Tantôt il s’agit d’une farce d’étudiants prolongés, qui ne se privent pas de jeux de mots et anagrammes, de clins d’œil à des références connues d’eux seuls, voire de sous-entendus salaces; tantôt d’une fervente imitation de Pétrarque: comme il avait loué Laure (lau (da) re Laure), il faut louer Louise, en déclinant la gamme des conceptions néo-platoniciennes sur l’amour; quel rapport? Tantôt il s’agit d’un «coup éditorial» exploitant la conjoncture culturelle de l’heure; tantôt de la volonté de doter la France d’une nouvelle Sappho, en réponse à la découverte récente de la Sappho de Lesbos, avec les subtilités et les ambiguïtés d’une telle figure féminine; quel rapport? Comme on dit, il faudrait savoir. Il faudrait même savoir sur quel pied étaient les relations entre Louise Labé et tous ces poètes. Où, comment rencontrait-elle Maurice Scève? De quoi parlaient-ils? Sur quel ton? Nous n’en savons, et n’en saurons jamais rien. Et l’on voudrait trancher – ~sur quel ton péremptoire! – de leurs relations littéraires!

Force est de constater que, loin des certitudes affirmées dans les cinq pages de conclusion, le lecteur le mieux disposé est peut-être impressionné, mais nullement convaincu. Dans le doute, restons-en sur la position la plus sage. l’essai de Mireille Huchon est une admirable démonstration des exploits que peut réaliser un chercheur dans sa spécialité: il n’est pas un texte paru à cette époque, chez Jean de Tournes ou ailleurs, touchant de près ou de loin au cas Louise Labé, qui lui ait échappé. Il en résulte une évocation assez éblouissante de la vitalité intellectuelle, et poétique notamment, de cette capitale de l’humanisme qu’était alors Lyon. On peut se passionner à sa lecture. En revanche le parti pris qui l’inspire a tôt fait de créer un malaise, qui est à l’évidence celui des spécialistes de la même question: une problématique ouverte, opposant les ignorances aux certitudes et ne perdant pas de vue les limites d’une telle recherche, aurait été plus efficace, prenant en compte un élément décisif qui est ici contourné. En effet, si certains textes du recueil sont à l’évidence le produit d’une collaboration entre les amis humanistes qui en auraient confié la rédaction à Louise Labé (c’est l’hypothèse du grand seiziémiste Verdun-L. Saulnier dans son Maurice Scève), comment refuser l’attribution des sonnets à une voix unique? Certes la critique interne a beau jeu de faire valoir que certains se présentent comme des répliques à des sonnets d’Olivier de Magny, d’autres comme des réécritures de Pétrarque, Catulle ou Jean Second. Admettons même que l’ensemble soit beaucoup plus savant et construit qu’une lecture naïve ne saurait le voir, il n’empêche. Sur les 24 sonnets il en reste assez, sonnets entiers, quatrains, tercets, ou simples vers, qui font entendre une voix dont aucune exégèse ne pourra contester le caractère unique. À qui appartient cette voix? Prenons parti: à une créature, non de «papier», mais de chair et de sang, à une femme, une Lyonnaise, qui eut pour nom Louise Labé.

Henri Hours et Bernard Plessy (Le Bulletin des Lettres, octobre 2006, p. 3-5).

Notice sur Louise Labé

La vie de Louise Labé, comme celle de tant d’auteurs de la Renaissance, est assez mal connue. Fille de marchands cordiers lyonnais fortunés, elle est née vers 1520 de Pierre Charly, surnommé Labé, et d’Étiennette Roybet, qui devait décéder peu après sa naissance. Vers 1544, elle épousa un cordier, Ennemond Perrin, également installé à Lyon. De sa beauté, chantée par différents poètes, on a quelque idée grâce au seul portrait réalisé de son vivant par Pierre Woëriot vers 1555 et reproduit dans la plupart des éditions modernes. De son éducation (son initiation à la musique, sa familiarité avec les armes), on ne sait que ce qu’elle a bien voulu dire (ou qu’elle s’est amusée à dire) dans ses propres écrits. Il en est de même de ses amours, à propos desquelles elle ne prononce aucun nom. Quant à ce «savoir», ce «parler suave», ce «doux style» que vanta de son temps Jacques Pelletier du Mans, on ignore auprès de quels maîtres elle les a acquis; mais les professeurs n’étaient pas rares dans le Lyon des années 1530, et les riches marchands aux idées «avancées» n’hésitaient pas à les engager comme précepteurs de leurs filles, afin qu’elles soient, comme celles des nobles, solidement instruites.

Liée à des cercles lettrés fort influencés par l’humanisme italien et la culture de cour, évoluant dans un milieu libéral et mixte (des femmes tenaient salon à Lyon dès les années 1540), Louise Labé a longuement mûri ses écrits avant de les publier ensemble, en 1555, dans un volume intitulé Euvres de Louize Labé Lyonnoise. Ce recueil très pensé, et assurément pensé collectivement, présente tout d’abord quatre textes d’elle: un manifeste féministe en forme d’épître dédicatoire à une jeune noble lyonnaise, où elle exhorte les femmes à lâcher leurs quenouilles pour s’adonner aux joies impérissables de la création littéraire; le texte satirique en prose qui fait l’objet de cette édition; trois courtes élégies d’aspect autobiographique, et vingt-quatre sonnets d’un lyrisme à la fois sensuel, violent et contenu. Dans chacune de ces œuvres, Louise Labé explore les conceptions de l’amour et des relations entre les sexes, toutes choses alors en débat parmi les lettrés. Dans une seconde partie, viennent vingt-quatre poèmes de ses amis, témoignage de leur affection ou de leur admiration et preuve de leur volonté de soutenir l’émergence des femmes de lettres, à une époque où l’enseignement supérieur était réservé aux hommes, et où leur arrivée sur la scène littéraire, grâce à la toute nouvelle imprimerie, suscitait bien des irritations.

L’ensemble présente ainsi une très forte unité thématique et politique, que viennent renforcer, par-delà les différents genres où Louise Labé a choisi de s’illustrer, l’unité stylistique profonde de ses propres écrits, la ferveur de son ton, la force de ses convictions. Cette unité figure au premier rang des arguments qui permettent de repousser la récente tentative d’attribution de ses écrits à quelques-uns des poètes de son entourage plutôt qu’à elle-même – petit jeu dont tant d’autrices ont déjà fait les frais, mais auquel elle avait jusqu’ici échappé. Bâtie sur une série de suppositions non probantes, et sur l’idée reçue qu’une femme de moyenne extraction ne pouvait ni acquérir une telle maestria ni être admirée de poètes réputés, cette tentative prouve au moins une chose: que l’hostilité envers cette féministe épicurienne et savante n’est toujours pas morte. Le succès immédiat de ses œuvres, republiées quatre fois en 1556 (à Lyon, Paris et Rouen), semble en effet avoir beaucoup agacé. En témoigne, dès 1560, l’insulte de Calvin: plebeia meretrix, «vulgaire putain», qu’on retrouve sous sa forme euphémisée de «courtisane» chez d’autres commentateurs, dès la fin du XVIe siècle.

Peut-être déstabilisée par ces attaques, ou chagrinée par la fin de la douce période que les premières guerres de religion étaient en train de clore, Louise Labé s’est retirée dans la campagne lyonnaise. Elle y est morte en 1566, après avoir généreusement doté par testament un certain nombre de femmes et de jeunes filles dans le besoin. Ses œuvres quant à elles ne sont jamais tombées dans l’oubli. Traduites en de très nombreuses langues, abondamment rééditées, elles ont suscité l’admiration constante des gens de théâtre et des amoureux de poésie, des commentaires vibrant d’enthousiasme, ainsi que de longues supputations sur ses mœurs. Longtemps tenue à l’écart du panthéon littéraire masculiniste que la France s’est constitué au XIXe siècle, Louise Labé s’est récemment vu ouvrir toute grande la porte des «grands hommes»: en 2005, pour la première fois, ses œuvres ont été mises au programme de l’Agrégation de Lettres. Ce qui explique peut-être que la «courtisane» ait ressurgi peu après, et, cette fois-ci, délestée de ses œuvres…

Eliane Viennot (Théâtre de femmes de l'Ancien Régime, vol. 1 XVIe siècle, Saint-Etienne, Publications de l'Université, décembre 2006, p. 377-379).

«Louise Labé est-elle une créature de papier?»

En ligne en pdf.

Daniel Martin (RHR [Réforme, Humanisme, Renaissance] 63, déc. 2006, p. 7-37).

Postface à la réédition des Œuvres poétiques de Louise Labé et de Pernette du Guillet

Depuis 1983, date de la présente édition, la voix ténue de Louise Labé a pris de l'ampleur, tant pour les lecteurs cultivés que dans les milieux universitaires, qui lui accordent une reconnaissance tardive. Une édition complète (avec le Débat et les Ecrits à la louange de Louise Labé Lyonnaise) a été donnée en édition de Poche; une thèse, des travaux collectifs, un colloque lui ont été consacrés. La très  sérieuse biographie de M. Lazard, étayée de nombreux documents,  a fait justice des légendes ridicules qui accompagnaient la mémoire de la Lyonnaise. Ce petit ensemble, vers et prose (moins de cent pages en édition moderne) méritait-il cet excès d'honneur? La question vient d'être brusquement posée, et négativement résolue, par un ouvrage de Mme Mireille Huchon (Louise Labé, une créature de papier, Droz 2006): cette oeuvre serait le résultat d'une supercherie littéraire; y aurait mis la main un groupe d'humanistes et écrivains amis du prestigieux libraire-imprimeur Jean de Tournes: ce volume serait un des fleurons de son atelier, en cette année 1555 qui lui fut particulièrement faste. L'existence même de Louise Labé n'est pas en jeu. Mais ces textes, pour lesquels l'auteur montre un certain dédain, seraient dus aux participants du groupe, ceux-là même qui signent sous divers pseudonymes le recueil d'«écrits à la  louange...» qui couronnent le livre, doublant ainsi son volume. Inutile donc de chercher comme on l'a fait une quelconque «sincérité» dans cet ensemble artificiel.

Cette démonstration est fondée sur un ensemble de remarques convaincantes touchant la vie contemporaine et le réseau des relations littéraires, soutenues par une vaste érudition. Cependant aucune preuve tangible, aucun document ne viennent l'étayer. L'argumentation ne se fonde que sur un ensemble de conjectures données comme convergentes. Les faits relevés sont troublants, mais à les prendre un par un pourraient être interprétés dans un sens diamétralement opposé. Par exemple, la minceur de l'oeuvre: n'en va-t-il pas de même pour ce diamant de la pensée politique de la Renaissance qu'est le bref  Discours de la Servitude volontaire de La Boétie (moins de 50 pages) suivi de son Mémoire sur les troubles... (ensemble que Montaigne, éditeur infidèle, omet dans son édition de 1571 chez Fédéric Morel)? Louise s'est totalement effacée de la vie littéraire de son temps, aucun hommage poétique ne témoigne plus d'elle après 1556: n'en va-t-il pas de même du considérable Maurice Scève, dont la date de Microcosme n'est supposée que par ses derniers vers, et dont la date de mort, inconnue, est restée dans un profond silence?  Etc.

La vraie question est d'ordre littéraire. Elle touche le texte même et son interprétation : y a-t-il une cohérence, une unité d'inspiration et d'écriture, dans cet ensemble, vers et prose compris? Les recherches récentes n'ont pas éludé ce problème[1]. A cette lumière, la question de la «sincérité» est repoussée au second plan, elle appartient au domaine des genres et de la «circonstance lyrique». Faut-il croire par ailleurs que des voix multiples, exclusivement masculines, aient pu produire ces pages, où l'on peut entendre – même sans croire à des «marques féminines de l'écriture» - une voix qui se revendique, pour une des premières fois sans doute, comme féminine? quel en est le degré d'authenticité? L'espace de cette postface ne permet pas, en regard des 278 pages de l'ouvrage en question, de répondre à ce questionnement.  Le vrai problème est celui de l'auteur multiple ou unique, et de son appartenance au masculin ou féminin: car dans le dernier cas, quelle importance qu'il ou elle ait revêtu l'indentité d'une certaine Lyonnaise qui vivait dans les années 1520-1560? Seule compte l'accent, la poussée d'une voix poétique qui reste singulière après plus de quatre siècles. Nous laissons les lecteurs en juger à leur façon, devant le texte dans sa nudité et sa force.

Cependant la note bibliographique qui suit peut leur fournir quelques instruments utiles.

[1]Voir par exemple F. Charpentier, (dans Les Voix du lyrisme), 1990; Daniel Martin, (Signe(s) d'Amante),1999; F. Charpentier, (dans la revue  Méthode!, Pau), 2005.

Françoise Charpentier (Œuvres poétiques de Louise Labé et de Pernette du Guillet, Gallimard-poésie, 2006).

Conclusions à l'article «L'art de la feinte à la Renaissance»

Si, conformément à l'épistémè, les mêmes principes existent chez Labé et Magny, leur mise en application, en revanche, diverge assez radicalement:
- la subtile progression par symétrie d'une formule de sonnet à l'autre, mise au jour chez Labé, fait défaut chez Magny dont l'écriture est plus homogène, par cycles ou ensembles, mais ne relève pas d'une organisation aussi miniutieuse;
- variantes de rimes très nombreuses et complexes, contre-propagation et chaînons, typiques de Magny, sont bien moins représentés chez Labé.
Au terme de cette brève enquêt, il apparaît que Labé et Magny sont suffisamment différents dans leurs conceptions respectives de la rime pour qu'on ne les réduise pas à une seule et même personne. Ce constat laisse cependant toujours ouverte la possibilité que Labé ne soit qu'un prête-nom - mais un prête-nom cachant un auteur unique: l'autre hypothèse[1] selon laquelle les Sonnets, en raison de leur «hétérogénéité» thématique et épigrammatique, impliqueraient une rédaction collective (Magny et d'autres) ne tient pas compte de leurs caractéristiques homogènes[2] (agencement minutieux par le principe de progression, profonde unité rimique dans l'utilisation des formes de correspondances...), dont on voit mal comment elles pourraient relever d'un collage de pièces de différents auteurs[3].


[1] Mireille Huchon, p. 238
[2] Argument stylistique avancé par tous ceux qui réfutent la thèse de Huchon - cf. la caractérisation des sonnets par M. Lazard: «la netteté, la fermeté, la limpidité et l’élan d’un seul jet qui porte [les sonnets]» (M. Lazard, «Droit de réponse», inédit 2006, site de la SIEFAR. C’est moi qui souligne).
[3] Comme le dit F. Charpentier (citée par Edouard Launet, «Louise Labé, femme trompeuse», in Libération du 16 juin 2006, site de la SIEFAR): on a «du mal à croire que [cet ensemble cohérent, avec des particularités de style et de pensée que l’on retrouve d’un texte à l’autre] soit le fruit d’un travail à plusieurs mains».

Philippe Selosse (Seizième siècle, 2007, 3, p. 169).

Introduction à l'article «La parodie chez Louise Labé»

La récente parution de l’ouvrage de Mireille Huchon Louise Labé: une créature de papier (Droz, «Titre courant», 2006) a fait sensation. L’apport évident de cette étude fouillée[1] est triple. Elle reconstitue avec précision le milieu lyonnais des années 1530-1560, enrichi des influences du cercle de Pontus de Tyard réuni au château de Bissy, près de Chalons-sur-Saône, et du groupe de la vallée du Clain, près de Poitiers, à travers la figure de Guillaume Aubert[2]. Elle établit avec rigueur des hypothèses plausibles d’identification. Surtout, en parlant de «supercherie», de «mystification»[3], elle met en avant la dimension parodique de l’ensemble de l’entreprise, et spécialement des Escriz de divers Poëtes. Avant d’en venir à l’approche ici envisagée de la parodie chez Louise Labé, il convient de se pencher sur les premiers enseignements à tirer du travail critique qui vient d’être proposé, avec cet ouvrage, à la recherche seiziémiste.
Le sous-titre choisi par Mireille Huchon exprime bien la thèse audacieuse qu’elle défend: les EVVRES, opération collective élaborée dans l’atelier de Jean de Tournes par des auteurs très impliqués dans la production de cet éditeur proche de Maurice Scève, ne seraient qu’une brillante supercherie. En gros, Claude de Taillemont aurait rédigé la préface, Olivier de Magny serait l’auteur des pièces poétiques, Maurice Scève celui du Debat de Folie et d’Amour, et leur groupe aurait organisé, avec les Escriz, la parution des EVVRES. Voici quelques formules essentielles (par lesquelles on ne prétend pas, tant s’en faut, résumer l’ouvrage):

Il est remarquable que, dans le groupe des jeunes poètes qui entourent Maurice Scève, comme Guillaume de La Tayssonière, Philibert Bugnyon, Guillaume des Autels, il se manifeste une réflexion sur les genres poétiques et que prennent place un certain nombre d’expérimentations, signes d’une attention scrupuleuse aux formes et aux modèles d’imitation, italiens ou grecs. [...] Les poètes de Louise Labé n’ont pas hésité à faire de la récupération de textes destinés à d’autres femmes ou sans aucun rapport avec elle. Le travail de commande pour les louanges est avéré. Ses prétendus laudateurs ne l’ont pas forcément connue, tel Guillaume Aubert ou Jean-Antoine de Baïf. Il y a quelques certitudes à propos des écrits de ces divers poètes. Il existe un vieux projet, suggéré par Marot à un des personnages-clefs de l’atelier de Tournes, Antoine du Moulin, «louer Louize», repris ultérieurement dans cet atelier. Il semble lui avoir été adjoint comme autre mot d’ordre des variations sur labea «lèvre» et le célèbre refrain marotique «en la baisant»[4]. Dans ce recueil de pièces prétendument à la gloire de Louise Labé, certaines sont sans rapport avec Louise, mais relèvent de la louange de Maurice Scène par ses amis ou de celle de Marguerite de Bourg dans le cercle de Pontus de Tyard. Les poètes qui ont répondu à l’invite de célébration ont souvent recyclé d’autres pièces. Le cynisme et la moquerie sont patents.[5]

En particulier, se fondant sur le témoignage de Pierre de Sainct-Julien[6], historien qui, dans les Gemelles ou pareilles (Lyon, Charles Pesnot, 1584), mentionne «le discours de dame Loyse l’Abbé, dicte la belle cordiere (oeuvre qui sent trop mieux l’erudite gaillardise de l’esprit de Maurice Sceve, que d’une simple Courtisane, encores que souvent doublee)», Mireille Huchon semble exclure toute participation de Louise Labé à la composition de ce morceau. Mais si l’influence d’un juriste paraît évidente et indiscutable, pourquoi envisager prioritairement Maurice Scève et non pas, par exemple, Antoine Fumée, auquel les EVVRES sont redevables de la pièce XXII des Escriz selon toute vraisemblance[7], ou même le compagnon et légataire de Louise, Thomas Fortini? C’est que, répond Mireille Huchon, le goût pour la littérature paradoxale est dans l’air du temps, et que l’auteur de la Delie est bien placé sur ce terrain. Scève, qui avait donné un exemple de ses talents de faussaire avec l’épisode de la redécouverte du tombeau de Laure en 1533, s’est trouvé dans les années 1540 en émulation littéraire avec Ortensio Lando, lequel affirmera «s’être dépêché de donner son édition originale des Paradossi en 1543 à Lyon par crainte d’une publication française...»[8], dont Scève se serait chargé sinon. Par ailleurs, le modèle majeur du Debat est, précise Mireille Huchon, non pas directement Ersme, mais La Pazzia, ouvrage italien anonyme paru en 1540, connu de Scève et que Jean du Thier traduit en 1566 en français sous le titre Les Louanges de la Folie, traicté fort plaisant en forme de paradoxe[9]. Indépendamment du Debat, le rôle d’autres femmes que Louise Labé dans les cercles littéraires lyonnais du milieu du XVIe siècle est souligné, spécialement celui de Marguerite de Bourg, dame de Gage, dont les perfections diverses en matière d’arts libéraux pourraient être visées par la pièce XXI des Escriz, laquelle, plutôt qu’à Antoine du Moulin, devrait alors revenir à Philibert Bugnyon[10]. Au total, Louise Labé n’apparaîtrait plus guère que comme une «femelle de paille» (p.275). On le voit à travers ces quelques aperçus, une telle approche renouvelle à l’évidence - peut-être même a-t-elle l’ambition de chambouler, de bouleverser radicalement? - l’analyse critique des EVVRES de Louise Labé.
Sa principale limite est néanmoins, nous semble-t-il, de forcer le trait. Plusieurs interprétations paraissent solliciter le texte à l’excès. Prenons-en deux exemples concrets. Premier exemple, les retouches de la préface. Pourquoi affirmer que les corrections sous presse de l’épître «A.M.C.D.B.L.», d’une édition (1555) à l’autre (1556) des EVVRES, spécialement la correction qui remplace «Car ayant esté tant favorisee des Cieux, que d’avoir l’esprit grand assez pour comprendre...» par «Si j’eusse esté tant favorisee...» (cité p.170-171), devraient se lire forcément comme une mise en cause de Louise Labé, mettant «en doute l’excellence de ses capacités intellectuelles»? Le clou touchant ces corrections est clairement enfoncé (toujours p.170-171):

Elles mettent en doute l’excellence de ses capacités intellectuelles (car ayant esté tant favorisee transformé en une hypothétique à subjonctif plus-que-parfait, à valeur d’irréel du passé, si j’eusse esté), ce qui laisse entendre, contrairement à la première version, qu’elle n’a pas la capacité de comprendre pour servir d’exemple.

Mais une telle hypothèse n’est vraisemblable que si l’on admet que c’est Claude de Taillemont, et non pas Louise, qui aurait, sinon complètement rédigé, du moins conçu et assumé auctorialement (même à titre officieux dans le cercle des initiés de la supercherie), le principe et la teneur de ccette préface. Si l’on s’en tient au contraire au schéma d’interprétation le plus simple, celui d’une Louise capable de tenir la plume, fût-ce avec une aide qu’elle aurait sollicitée, on jugera que ces retouches relativisent tout bonnement une prétention intellectuelle qui pourrait paraître excessive et qu’elles relèvent de la capatatio benevolentiae la plus courante. Second exemple, Mireille Huchon allègue un passage - l’avant-dernière strophe de la pièce XIX des Escriz de divers Poëtes, une ode attribuée à Magny - qu’elle présente comme «capital» pour sa démonstration, dans la mesure où le contraste entre la version des Escriz et celle qu’on trouvera dans les Odes de 1559 est fort sensible. Ce passage, relatif au personnage d’Occasion et au «tems de ce dous loisir», comporte dans la version qui nous intéresse quatre vers: «De pouvoir gayement ici Dire et ouir meintes sornettes, Et adoucir notre souci, En contant de nos amourettes», qui ne se retrouvent pas en 1559. Mireille Huchon en conclut (p.223):

Olivier de Magny y indique de façon très dépréciative le mode d’emploi de ces textes de divers poètes, dont le loisir est ici de dire et d’ouïr des sornettes, laissant même entendre qu’il s’agit de leurs propres amourettes. La variante dans la version des Euvres de Louise Labé est donc particulièrement dévalorisante, bien éloignée de ce prétendu dessein de louer Louise. Elle montre le peu de cas fait de Louise Labé qui n’est qu’un prétexte. Ce n’est pas un fait unique dans ces «Escriz». Les sous-entendus de certains de ces textes sont particulièrement désobligeants.

Seulement, si Louise était perçue par ses contemporains comme une courtisane notoire[11], si elle était volontiers «scandaleuse» de tempérament comme on dit aux Antilles, en quoi des sous-entendus obscènes ou sulfureux seraient-ils «désobligeants» pour elle? Tout le coup de force de la parution des EVVRES a consisté précisément, en toute hypothèse, à jouer de cette image. De plus, dans le passage de Magny, «ici» ne signifie pas nécessairement «de la bouche de Louise Labé», mais pourquoi pas, «chez elle» ou «dans son entourage». La facétie parodique n’implique pas forcément que la moquerie s’adresse à Louise. C’est le lecteur qui ferait plutôt les frais - mais pour son plus grand plaisir, et combien d’écrivains signataires d’ouvrages, aujourd’hui encore, en sont vraiment seuls les auteurs? - d’un «coup» auquel la jeune femme, forte personnalité, aurait imprimé sa marque.
De même, le fait que certains éloges puissent concerner d’autres femmes, comme la savante Pasithée de Pontus de Tyard ou la Francine de Baïf, n’a rien d’incompatible avec un projet éditorial concerté sous l’égide de la courtisane elle-même: l’idée a pu être de plaquer sur Louise Labé tout ce qui brillait à l’époque, pour faire de la «Belle Cordiere» (pour autant que cette formule la désigne en propre)[12], une créature littéraire et, dirait-on aujourd’hui, médiatique.
Dès lors, les effets d’anagramme et d’inclusion onomastique dont Scève est l’expert attitré (ici une allusion magistralement reprérée par Mireille Huchon, p.163-164, à un passage de la traduction des Dialogues d’Amour de Léon l’Hébreu, dans la pièce III des Escriz, un sonnet intitulé d’ailleurs «En grace du Dialogue d’Amour et de Folie», dont la chute est: «Ou de Raison la Loy se laberynte»), la brouille même de Magny et de Jacques Peletier, seul auteur à s’être retiré du jeu pour présenter dans l’un de ses propres ovrages un hommage personnel de Louise Labé, la figure de Laïs que le graveur lorrain Pierre Woeiriot aurait superposée, avec un mascaron grotesque, au portrait prévu pour figurer dans l’édition des EVVRES de 1555[13], tout concourt à la dimension ironique du projet d’ensemble, sans doute, mais non pas pour autant à des «jeux cruels» (p.273) dont Louise aurait été la dupe.
Une dernière observation, pour en arriver à la parodie dans les EVVRES. Mireille Huchon écrit (p.236): «Il semble que certains sonnets de Louise Labé ne doivent pas être lus au premier degré, mais comme parodiques.» Cela paraît même certains. Mais pourquoi la «nouvelle Sapho lyonnaise» devrait-elle se réduire à une femme objet et victime? pourquoi pas, à l’inverse, une femme de tête, consciente des nécessités de l’époque et des servitudes qu’elles impliquent afin de réussir en littérature quand on appartient à la gent féminine? Quoi qu’il en soit, on aura compris que cet ouvrage, mine de renseignements précieux et d’aperçus utiles, est à lire d’urgence, ne serait-ce que pour rafraîchir la lecture que chacun se fait des EVVRES.


[1] Elle compte 275 pages, auxquelles s’ajoutent, pour les étayer et les agrémenter, divers fac-similés, dont celui - fondamental - de l’édition des Euvres de 1555.
[2] Sur Lyon, voir la toute première partie de l’ouvrage: «Magnificences de Lyon et fureur poétique au milieu du siècle», p.15-69; sur le cénacle de Bissy, p.157 et 168-169; sur le groupe du Clain, p.199-200 et 272.
[3] Le terme «supercherie» fournit son titre à la troisième partie du livre: «les dessous d’une supercherie littéraire: hommes et textes», p.141-269; «mystification» se retrouve notamment p.227 et 273; les mots «parodie» et «parodique» sont employés à plusieurs reprises, entre autres p.228, 234, 236 et 274.
[4] C’est moi qui introduis les gras afin de mettre l’accent sur l’allusion au patronyme de Louise. Dans les citations qui suivent, les gras sont également de mon fait.
[5] Ibid., p.162 et 224.
[6] Ibid., p.132-133.
[7] Sur Antoine Fumée, voir ibid., p.187-188.
[8] Ibid., p.135.
[9] Mireille Huchon insiste sur les emprunts du Debat à La Pazzia, ibid., p.136-137 et p.241-244.
[10] Sur Marguerite de Bourg, ibid., p.214.
[11] C’est la conclusion, p.139, de la deuxième partie de l’étude, «Images de Louise Labé» (p.71-139): «Les témoignages contemporains sont finalement sans ambiguïté. Louise fut, à coup sûr, une courtisane.»
[12] Voir ibid., p.125-129.
[13] Voir ibid., p.100-106. Rappelons, au demeurant, ce que dit Montaigne de la courtisane Laïs au chapitre «De la vanité» (Essais, III, 9, éd. Villey-Saulnier, p.U.F., 1965, p.990): «Je ne sçay quels livres, disoit la courtisane Lays, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens là battent aussi souvant à ma porte que aucuns autres.» Une telle boutade correspond parfaitement à la posture arborée par Louise Labé sur la scène littéraire de son temps: les écrivains et penseurs honorables acourent chez elle et jusque dans son ouvrage, malgré qu’ils en aient.

Bruno Roger-Vasselin (Seizième siècle, 2006-2, p.111-115).

Compte rendu de l'ouvrage de Mireille Huchon

En ligne en pdf.

Jean Vignes (Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, 69, 2007-2, p.540-48.).

Résumé de l'article «La belle cordière en Espagne. Une découverte dans les archives de l’inquisition»

La polémique sur Louise Labé suscitée par le livre récent de Mireille Huchon a attiré l’attention vers la réputation de la Belle Cordière parmi ses contemporains. Pour plusieurs auteurs français de l’époque elle n’était qu’une prostituée notoire. Des documents de l’Inquisition espagnole appuient cette description. « Juan Franco », modeste compagnonimprimeur picard arrêté par l’Inquisition de Tolède, accusa la Belle Cordière d’être une putain, accusation encore plus curieuse parce que Franco avait travaillé dans les ateliers typographiques lyonnais où, selon la thèse de Mireille Huchon, fut montée la supercherie conçue par le poète Maurice Scève et ses complices pour publier certains de leurs écrits sous le nom d’une prostituée bien connue parmi le monde du livre lyonnais.

Clive Griffin (Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 107, 3, 2007, p.537-540.)

«Louise Labé, "créature de papier"?», compte rendu critique de l’ouvrage de Mireille Huchon.

En ligne en pdf.

François Solesmes (SIEFAR, déc. 2007).

Société Internationale pour l'Etude des Femmes de l'Ancien Régime

www.siefar.org