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En 2005, pour la première fois dans l'histoire du concours de l'Agrégation de Lettres, les œuvres de Louise Labé ont été mises au programme (littérature française, XVIe siècle). Parmi les produits inattendus de la floraison de travaux généralement consécutive à un tel événement, est paru en 2006 un livre de Mireille Huchon, professeure de langue française à la Sorbonne (Paris IV), qui remet en cause la paternité de Louise Labé sur le volume des Euvres paru en 1555 et réédité en 1556: Louise Labé, une créature de papier (Genève, Droz, 2006, 482 p., dont 200 de fac-similé de la première édition). Cette remise en cause est-elle justifiée? S'inscrit-elle dans la grande tradition cléricale consistant à dénier aux femmes la paternité de leurs œuvres? La SIEFAR a ouvert son site aux spécialistes (de Louise, de la littérature féminine, des supercheries littéraires...) pour faire la lumière sur cette affaire. Nous invitons nos adhérent-es et nos visiteurs/visiteuses à nous signaler les articles parus à ce sujet, afin qu'ils soient eux aussi mis en ligne (siefar@aol.com). Les textes sont classés dans l'ordre où nous en avons eu connaissance. 1. Claude Duneton (Le Figaro littéraire, 9 mars 2006) 2. Marc Fumaroli (Le Monde des livres, 11 mai 2006) 3. Madeleine Lazard (Droit de réponse envoyé au Monde des livres, non publié) 4. Jacques Rossiaud (L'Histoire n° 310, juin 2006, p. 18-20) 5. Emmanuel Buron (L'Information littéraire n°2, 2006, p. 38-46) 6. Edouard Launet (Libération, vendredi 16 juin 2006). 7. François-Guillaume Lorrain (Le Point, 21 décembre 2006, n°1788-89, p. 187). 8. Bernard Plessy (Le Bulletin des Lettres, juin-juillet 2006, p. 3-5) 9. Henri Hours et Bernard Plessy (Le Bulletin des Lettres, octobre 2006, p. 3-5) 10. Eliane Viennot (Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, décembre 2006, p. 377-379) 11. Daniel Martin (RHR [Réforme, Humanisme, Renaissance] 63, décembre 2006, p. 7-37). 12. Françoise Charpentier, Postface à la réédition de son édition des Œuvres poétiques de Louise Labé et de Pernette du Guillet (Gallimard-poésie, 2006) 13. Philippe Selosse, Conclusions à l'article «L'art de la feinte à la Renaissance», Seizième siècle, 2007, 3, p. 131-175. 14. Bruno Roger-Vasselin, «La parodie chez Louise Labé», Seizième siècle, 2006-2, p.111-130. 15. Jean Vignes, compte rendu de l'ouvrage de Mireille Huchon, BHR [Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance], 69, 2007-2, p.540-48. 16. Clive Griffin, «La belle cordière en Espagne. Une découverte dans les archives de l’inquisition», Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 107, 3, 2007, p.537-540. 17. François Solesmes, «Louise Labé, "créature de papier"?», compte rendu critique de l’ouvrage de Mireille Huchon, SIEFAR, oct. 2007. 18. Marcel Conche, Oisivetés. Journal étrange, t. 2, Paris, PUF, 2007 : trois essais réfutent la thèse de Mireille Huchon. |
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J'AI REÇU du Printemps des poètes (du 3 au 12
mars) cette lettre touchante: «Comme je vous lis régulièrement
dans Le Figaro, je me disais que début mars il vous serait
peut-être agréable de saluer la poésie et
les inventeurs de langue que sont les poètes»...
Quel coeur de pierre, dites-le-moi, refuserait de saluer les
poètes? Au contraire, cela tombe à pic car j'étais
sur le point de voler au secours de Louise Labé. Figurez-vous
qu'une universitaire en renom vient d'écrire tout un livre
pour expliquer que Louise Labé, la poétesse lyonnaise
du XVIe siècle, n'a jamais existé. Un mythe, un
véritable fantôme la belle «poeteresse»
avec ses sonnets de 1555. Comme on disait jadis dans mon village:
cette prof nous la sort bonne!
Les rosseries de Mme Huchon se balaient d'une chiquenaude.
Louise était courtisane? La belle affaire? Des poèmes
un peu libres ne pouvaient que lui donner du chien et lui
rapporter de la thune, comme disent les banquiers. Il aura fallu
quatre siècles pour redécouvrir son talent? L'argument
se retourne aisément: il est bien suspect qu'on ait attendu
quatre cent cinquante ans pour éventer une supercherie
qui eût été un secret de Polichinelle! Claude Duneton (Le Figaro littéraire, 9 mars 2006) |
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M. Fumaroli a raison. Les créatures de l'art, littéraire ou autre, ne sont jamais identiques aux êtres de la vie. Les Corinne et les Lesbie, les Laure et les Délie dont les poètes latins et leurs imitateurs ont chanté la beauté et la cruauté sont bien des créatures de papier. Même lorsque le poète ou le romancier dit «je» dans ses vers ou dans son récit, ce n'est pas lui qui parle. Le narrateur de la Recherche du temps perdu a beau s'appeler aussi Marcel (il le dit deux fois dans le roman), il n'est pas Marcel Proust. L'auteur qui écrit
n'est pas l'amoureuse qui clame son désir et sa souffrance: il ou elle est l'artiste, riche de sa culture et de son savoir technique, qui mieux que d'autres dit une certaine sorte de désir et de souffrance, et celle qui parle est une créature de l'art tout comme Corinne, Lesbie et les autres. Le cas de Louise Labé est cependant différent de celui de Corinne ou de Délie. D'abord, c'est un personnage historique, que nous connaissons un peu. Nous avons sur elle quelques témoignages de contemporains. Nous avons des lumières sur sa famille. Nous savons quand elle est morte. Nous lisons son testament, où nous apprenons quelles propriétés elle possédait et quels legs charitables elle a fait. En second lieu, elle n'est pas un être, imaginaire ou réel, auquel un poète s'adresse ou prête la parole. Elle est elle-même donnée comme poète. Nous lisons les oeuvres publiées sous son nom à Lyon en 1555, puis en 1556, et une troisième fois à Rouen la même année. Elles consistent en «un superbe dialogue en prose de Folie et Amour, trois élégies, vingt-trois sonnets déchirants», pour reprendre les termes de M. Fumaroli. Il ne s'agit pas de chercher quelle personne réelle a pu inspirer telle créature chantée par un poète, mais de savoir si le personnage historique nommé Louise Labé est ou non l'auteur des oeuvres qui lui sont attribuées. L'affaire est délicate, car sa vie n'est pas sans quelque mystère. On s'interroge en particulier sur la possibilité pour une fille et femme d'artisan cordier d'acquérir la culture et la maîtrise qui se reflètent dans son oeuvre et d'accéder au cercle des poètes lyonnais de son temps. Ce mystère et quelques autres ont conduit Mireille Huchon à l'hypothèse qu'elle développe dans son très savant livre récent. Selon cette hypothèse, le personnage historique ne serait pour rien dans les écrits qui portent son nom. Ils ne lui devraient justement que ce nom, choisi pour désigner une poétesse fantôme, et ne seraient pas autre chose que le fruit d'une supercherie montée par Maurice Scève et ses amis. A vrai dire, on se demande pourquoi ceux-ci auraient éprouvé le besoin d'emprunter le nom d'une personne réelle au lieu d'inventer un auteur imaginaire comme le furent probablement Jeanne Flore à la même époque et assurément Clara Gazul au XIXe siècle. Mireille Huchon, éminente spécialiste de la
littérature de ce temps, a rassemblé à l'appui
de sa thèse une série d'indices qu'elle a glanés
de divers côtés avec une patience de détective
et une admirable érudition. Son argumentation peut séduire
de bons esprits, mais, malgré toute l'estime que m'inspirent
les travaux de cette collègue, il faut bien avouer que
ces indices ne forment qu'un faisceau de présomptions,
et ne fournissent pas une preuve. Des présomptions suffisent-elles
à condamner la poétesse Louise Labé? Le
juge a de quoi hésiter, d'autant que certaines d'entre
elles sont fondées sur des interprétations, qui
peuvent facilement se retourner.
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[p.18] On permettra à un historien -- de surcroît
médiéviste -- de s'aventurer dans les labyrinthes
enchantés entourant Louise Labé. L'intrus a pour
lui quelque excuse: il a naguère fait connaître
des milieux auxquels la Belle Cordière n'était
pas étrangère, et il a longtemps fréquenté
les historiens qui ont loué ou vilipendé cette
Lyonnaise d'exception. Son oeuvre aurait été élaborée
par un cercle de poètes Louer Louise, c'est exalter Lyon La «supercherie» était aussi un appel
à mieux vivre Jacques Rossiaud (L'Histoire, n° 310, juin 2006, p. 18-20) |
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«Claude de Taillemont et les Escriz de divers Poëtes à la louenge de Louïze Labé Lionnoize. Discussion critique de Louise Labé, une créature de papier, de Mireille Huchon». Emmanuel Buron (L'Information littéraire n°2, 2006, p. 38-46). |
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La poétesse la plus célèbre du XVIe siècle, figure du féminisme, ne serait qu'invention. C'est la thèse défendue par l'universitaire Mireille Huchon, qui jette un doute sur le travail des biographes. Au 28 de la rue Paufique, à Lyon, est apposée
une plaque sur laquelle nous lisons: «La poétesse
Louise Labé - "La Belle Cordière" - vécut
en ces lieux au XVIe siècle.» Cette indication est
hélas doublement erronée. D'une part, ladite «maison
de Louise Labé» a été rasée
au XVIIe siècle. D'autre part, et c'est nettement plus
embêtant, la poétesse Louise Labé n'a jamais
existé. C'est du moins ce qu'affirme Mireille Huchon,
professeure à la Sorbonne, dans un ouvrage, Louise Labé,
une créature de papier (éditions Droz), qui fait
de jolies vagues. Statue déboulonnée Tout cela, plus le fait qu'une biographie très lacunaire
prête à Louise d'infinies qualités - elle
sait le latin, l'italien, l'espagnol, la musique, est excellente
cavalière, s'est initiée aux métiers des
armes, participe à des tournois... - a fait de Louise
Labé une figure légendaire du proto-féminisme.
Malheur à qui déboulonnera la statue ! Instrument de mystification Mireille Huchon ne conteste pas l'existence d'une Louise Labé
de chair mais, pour elle, cette personne n'aurait été
qu'un instrument (volontaire ou pas, on ne sait) de la mystification.
«Pour le lecteur moderne, la chose peut apparaître
comme une supercherie littéraire, mais à l'époque
tout le monde savait probablement que c'était une fiction.»
D'ailleurs, relève Mireille Huchon: «Comment expliquer
qu'en 1555 paraisse ce livre fulgurant, accompagné de
l'éloge de tous les grands poètes lyonnais, et
qu'ensuite on n'en parle plus du tout pendant des années?» Homme, femme, les deux, plusieurs? Pour François Rigolot, de Princeton, une production
coopérative ajouterait du sel à l'affaire: «Montaigne
portait aux nues "l'art de conférer" et c'est
bien cet art de la coopération qui rend la production
des siècles passés si émouvante et si riche
aux yeux des Modernes.» Louise Labé était
assez séduisante en première figure du féminisme,
mais en créature de papier elle n'est pas mal non plus:
la supercherie n'est-elle pas consubstantielle de la fiction?
Ne jalonne-t-elle pas toute l'histoire littéraire? Ainsi
Clotilde de Surville, poétesse du XVe siècle dont
les textes enthousiasmèrent les Romantiques jusqu'à
ce qu'on réalise que cette écrivaine, était
pure invention. Ainsi Clara Gazul, née de l'imagination
de Mérimée. Ainsi, côté hommes, Emile
Ajar auquel Romain Gary est allé jusqu'à donner
les traits de son neveu Paul Pavlowitch. Et puis encore Jeanne
Flore, Louvigné du Dézert, Marc Ronceraille, Colombine
de Sennebon, Vernon Sullivan et même les «22 lycéens»
auxquels ce journal a cru longtemps, au point de publier leurs
lettres, avant que ne se démasque leur véritable
auteure, une demoiselle B. de Lyon (3). (1) Louise Labé, Fayard. Edouard Launet (Libération, vendredi 16 juin 2006). |
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«Je vis, je meurs, je brûle et me noie»: Qui n’a lu un jour au collège ce vers d’une passion ardente? Qui n’a appris qu’il était de Louise Labé, icône féministe, mère patronne de ces écrivaines aux plumes trempées dans l’encre d’une impudique sincérité, apanage du beau sexe? Mais voilà: loin d’être une femme de lettres, Louise n’aurait été que la Belle Cordière, courtisane de son état, et surtout une femme de paille. Ses 24 sonnets, ses trois élégies, son «Débat de folie et d’amour», publiés à Lyon en 1555, une mystification ourdie par de mâles esprits. Louise est morte, vive Maurice Scève et sa bande de poètes lyonnais! Mignons, allons voir si la thèse relève de la blague, de notre fâcheuse ère du soupçon ou d’un travail scientifique. L’auteur en est une femme, Mireille Huchon, sorbonnarde émérite, qui aligne les arguments savants: Louise n’a publié qu’un seul ouvrage et ne donna plus signe de vie. Ses collègues qui lui ont consacré 24 pièces insérées dans son recueil doutaient parfois de son existence et cette supercherie, au nom d’une «gaye fantaisie», reprendrait le vœu de Clément Marot de «louer Louise», comme jadis Pétrarque loua Laure. Sans être irrecevables, ces arguments n’emportent pas l’adhésion. Surtout quand Mme Huchon affirme: «C’est un texte artificiel, bien éloigné des accents de sincérité absolue qu’on a cru y lire.». On peut certes gloser sur la sincérité en littérature, mais il y a chez Louise une bouleversante capacité à se désosser qu’on cherche en vain chez Scève et ses sévères amis. A moins, bien sûr, qu’en passant sous le loup d’une femme ils n’aient laissé la bride à des voix moins masculines. L’hypothèse est charmante et ravira les amateurs de gender studies. Mais songeons aux pauvres agrégatifs recalés en 2005 sur une texte de Louise. Ne seraient-ils pas en droit de poser une réclamation pour tromperie sur la marchandise? François-Guillaume Lorrain (dossier «La Renaissance. Quand la France s’éveillait», Le Point n° 1788-1789, 21 décembre 2006, p. 187). |
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Le Monde arrive-t-il à Lyon? Les Lyonnais lisent-ils Le Monde? Est-il sûr qu’ils aillent jusqu’aux pages culturelles? S’ils l’avaient fait le vendredi 12 mai, alors la municipalité aurait désigné une commission d’historiens et d’experts pour en appeler, le cardinal-archevêque aurait fait sonner le bourdon de Saint-Jean, l’Académie de Lyon aurait siégé sans désemparer pour trouver une idée, la Société des écrivains lyonnais aurait envahi la place Bellecour pour pousser des hauts cris, des bouquets anonymes auraient jonché les trottoirs des rues Confort et Bellecordière. Car ce jour-là, 12 mai 2006, un de nos plus éminents Immortels, Marc Fumaroli, a éteint une étoile de première grandeur dans le ciel lyonnais en déclarant, sur quatre colonnes et avec une étrange jubilation, que Louise Labé n’était qu’«une géniale imposture». Les rues de Lyon sont restées tranquilles. Rien d’étonnant pour le commun. Mais l’étonnant n’est-il pas que les esprits avertis, parfaits connaisseurs et gardiens de la tradition lyonnaise, n’aient pas davantage réagi? Indifférence? Non, mais longue habitude. Rien de nouveau dans le ciel lyonnais. À quoi bon l’indignation? Il y a quarante ans exactement (17 mai 1966), Henri Hours donnait une conférence en séance solennelle de l’Académie siégeant à l’Hôtel-de-Ville: Louise Labé ou la simplicité. Archiviste excédé par les demandes sans fin des «chercheurs», observateur ironique des «critiques» de tous pays se marchant sur les pieds dans un espace si restreint, il voyait venir les choses: «Certains même, poussés par l’impatience et réveillant de vieux soupçons déjà émis au XVIe siècle, risquent un pied imprudent sur la pente glissante du doute: après tout, cette Louise Labé, est-il bien sûr qu’elle soit l’auteur de ses vers? Ne serait-ce pas Olivier de Magny ou quelque autre joyeux compère de sa bande?» Quarante ans plus tard, Mireille Huchon a dévalé le toboggan avec entrain, établissant dans une démonstration, que Marc Fumaroli juge «irréfutable et réjouissante», que Louise Labé n’est qu’«une créature de papier», inventée de toutes pièces par un groupe de poètes réuni autour de Maurice Scève, et mettant en cause, semble-t-il, son existence historique. Je vois un peu ce qui a dû se passer. Il y a deux ou trois ans, l’œuvre de Louise Labé a été inscrite au programme de l’agrégation de lettres. Grand honneur, mais en l’occurrence honneur fatal. L’émulation saisit alors les spécialistes. L’œuvre est revisitée: «approches» renouvelées, «problématiques» reposées, voire «lectures» iconoclastes, avec l’espoir de s’illustrer dans la critique d’attribution, dont le cas d’école reste celui de Frédéric Deloffre démontrant, dans les années 60, à l’encontre de toute la tradition, que les fameuses lettres prétendument écrites par une religieuse abandonnée dans son couvent portugais par son amant français n’étaient qu’un exercice de plume de Guilleragues. Et si Mireille Huchon venait de renouveler l’exploit? Il n’y a certes pas de quoi rire. Mireille Huchon n’est pas la première venue: elle fait autorité sur le XVIe siècle. J’imagine qu’elle n’avance pas sa thèse à la légère: 448 pages chez Droz. Et Marc Fumaroli doit avoir ses raisons pour s’engager à sa suite avec une telle vigueur, estimant que «les exégètes et les biographes» qui l’ont précédée n’ont plus qu’à «rentrer sous terre». Quoi! Françoise Joukovsky, François Rigolot, Madeleine Lazard (je ne cite que les plus récents et que j’ai lus), ridicules et incompétents à ce point? Et les historiens d’entre Saône et Rhône? Et les archivistes, qui disposent de 6 à 8 pièces incontestables, dont le testament de Louise? Et Henri Hours, qui, au terme de sa conférence, trace, avec sa rigueur habituelle, le portrait tout en nuances de la femme très simplement réelle que fut Louise Labé en son temps? Il ne s’agit pas ici de prendre position. Au reste, je n’ai pas la pièce à conviction sous la main. Je l’attends et il sera toujours temps d’y revenir. Mais en attendant c’est l’article de Marc Fumaroli qui invite à réfléchir, en ce qu’il met en présence deux conceptions de la littérature: la littérature de la sincérité, expression spontanée et directe de l’expérience vécue, qui revendique sa légitimité de l’authenticité affective; la littérature de la verbalité, expression concertée et travaillée d’un lieu commun, qui demande au seul pouvoir des mots sa portée universelle double conception que l’on oppose abusivement en déclarant l’une romantique et l’autre classique. Jusque-là Louise Labé était le parangon de la plainte amoureuse sincère; voici qu’elle deviendrait l’exemple inverse et éclatant d’une pure création verbale puisque elle-même ne serait plus l’auteur de son œuvre et que ce seraient des hommes qui l’auraient inventée. Et c’est bien là ce qui transporte Marc Fumaroli dont tout l’article dit en substance: c’est encore beaucoup plus beau; imposture, mais géniale! Ce n’est pas ici le lieu d’entrer en dissertation, avec arguments, exemples et citations, mais je vois bien qu’elle irait à dénoncer un faux débat. Dès lors qu’il s’agit de grand art, ni la sincérité brute ni le pur artifice ne saurait atteindre l’universel. Prenons le cas de Louise Labé. Ses 24 sonnets ne seraient pas un des plus beaux chants d’amour de la littérature s’ils n’étaient que le cri d’une femme blessée. Mais parce qu’elle avait le don, inné et appris, de poésie, cette femme blessée a su ordonner sa souffrance, lui donner forme et en composer une suite qui de la banalité de son cas personnel s’élève à un langage modulé pour le coeur de tous, classique, si l’on veut. Pourquoi vouloir l’en priver? Pourquoi aller jusqu’à douter de son existence? Femme de papier, scripta puella! Voilà une «victoire» critique que nous ne célébrerons pas. Nous tiendrons un autre langage. Louise, vous étiez belle, vous étiez intelligente, vous avez aimé, vous étiez poète. Une seule de ces qualités suffisait pour vous faire haïr. Vous avez été vilipendée: femme savante, femme trop libre, courtisane (l’aimable Calvin vous a même ravalée à une p… de la rue Mercière, plebeia meretrix). Que reste-t-il de ce venin d’époque? Votre tristesse et votre mépris, tandis que votre œuvre imposait votre haute figure. Elles ne sont pas si nombreuses en notre littérature, les femmes poètes, et chacune nous est bien nécessaire: Christine de Pizan, Pernette du Guillet (qui fut peut-être votre amie, mais combien de temps la conserverons-nous?), Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles, Marie Noël, Catherine Pozzi qui vous rendit hommage. De cette féminine Pléiade, vous étiez jusque-là la première. Or voici qu’il était réservé à notre temps de vous reléguer aux limbes d’une existence douteuse. «Exit Louise Labé», écrit Fumaroli: l’œuvre déposée un jour de 1555 chez Jean de Tournes, la «lyonnaise dame», fille et femme de cordier, l’admirable visage gravé par le Lorrain Woeriot. Le tout congédié sans égard: Villon était plus courtois avec les belles dames du temps jadis. Eh bien, jusqu’à preuve du contraire, nous continuerons à croire en Louise. Nous avons besoin d’elle. Que seraient tant de larmes sans les yeux pour les pleurer, la voix cassée sans les lèvres pour murmurer, le luth plaintif sans les doigts pour en pincer les cordes? Louise, jadis on vous a traitée de créature, aujourd’hui vous ne seriez qu’une création. Mais quand bien même nous devrions nous rendre, cela ne changerait rien. Vous connaissez la vieille histoire de Pygmalion. Ils ont voulu vous créer? Ils ont réussi: vous existez et vous leur avez échappé. Lisant vos vers, aucun homme de cœur, aucune femme blessée d’amour ne s’y trompera. Vous resterez leur sœur. Louise Labé, ou la simplicité. Henri Hours a raison: votre simplicité est la marque d’une vérité qui l’emporte sur tous les artifices. Bernard Plessy (Le Bulletin des Lettres, juin-juillet 2006, p. 3-5). |
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La vie de Louise Labé, comme celle de tant d’auteurs de la Renaissance, est assez mal connue. Fille de marchands cordiers lyonnais fortunés, elle est née vers 1520 de Pierre Charly, surnommé Labé, et d’Étiennette Roybet, qui devait décéder peu après sa naissance. Vers 1544, elle épousa un cordier, Ennemond Perrin, également installé à Lyon. De sa beauté, chantée par différents poètes, on a quelque idée grâce au seul portrait réalisé de son vivant par Pierre Woëriot vers 1555 et reproduit dans la plupart des éditions modernes. De son éducation (son initiation à la musique, sa familiarité avec les armes), on ne sait que ce qu’elle a bien voulu dire (ou qu’elle s’est amusée à dire) dans ses propres écrits. Il en est de même de ses amours, à propos desquelles elle ne prononce aucun nom. Quant à ce «savoir», ce «parler suave», ce «doux style» que vanta de son temps Jacques Pelletier du Mans, on ignore auprès de quels maîtres elle les a acquis; mais les professeurs n’étaient pas rares dans le Lyon des années 1530, et les riches marchands aux idées «avancées» n’hésitaient pas à les engager comme précepteurs de leurs filles, afin qu’elles soient, comme celles des nobles, solidement instruites. Liée à des cercles lettrés fort influencés par l’humanisme italien et la culture de cour, évoluant dans un milieu libéral et mixte (des femmes tenaient salon à Lyon dès les années 1540), Louise Labé a longuement mûri ses écrits avant de les publier ensemble, en 1555, dans un volume intitulé Euvres de Louize Labé Lyonnoise. Ce recueil très pensé, et assurément pensé collectivement, présente tout d’abord quatre textes d’elle: un manifeste féministe en forme d’épître dédicatoire à une jeune noble lyonnaise, où elle exhorte les femmes à lâcher leurs quenouilles pour s’adonner aux joies impérissables de la création littéraire; le texte satirique en prose qui fait l’objet de cette édition; trois courtes élégies d’aspect autobiographique, et vingt-quatre sonnets d’un lyrisme à la fois sensuel, violent et contenu. Dans chacune de ces œuvres, Louise Labé explore les conceptions de l’amour et des relations entre les sexes, toutes choses alors en débat parmi les lettrés. Dans une seconde partie, viennent vingt-quatre poèmes de ses amis, témoignage de leur affection ou de leur admiration et preuve de leur volonté de soutenir l’émergence des femmes de lettres, à une époque où l’enseignement supérieur était réservé aux hommes, et où leur arrivée sur la scène littéraire, grâce à la toute nouvelle imprimerie, suscitait bien des irritations. L’ensemble présente ainsi une très forte unité thématique et politique, que viennent renforcer, par-delà les différents genres où Louise Labé a choisi de s’illustrer, l’unité stylistique profonde de ses propres écrits, la ferveur de son ton, la force de ses convictions. Cette unité figure au premier rang des arguments qui permettent de repousser la récente tentative d’attribution de ses écrits à quelques-uns des poètes de son entourage plutôt qu’à elle-même petit jeu dont tant d’autrices ont déjà fait les frais, mais auquel elle avait jusqu’ici échappé. Bâtie sur une série de suppositions non probantes, et sur l’idée reçue qu’une femme de moyenne extraction ne pouvait ni acquérir une telle maestria ni être admirée de poètes réputés, cette tentative prouve au moins une chose: que l’hostilité envers cette féministe épicurienne et savante n’est toujours pas morte. Le succès immédiat de ses œuvres, republiées quatre fois en 1556 (à Lyon, Paris et Rouen), semble en effet avoir beaucoup agacé. En témoigne, dès 1560, l’insulte de Calvin: plebeia meretrix, «vulgaire putain», qu’on retrouve sous sa forme euphémisée de «courtisane» chez d’autres commentateurs, dès la fin du XVIe siècle. Peut-être déstabilisée par ces attaques, ou chagrinée par la fin de la douce période que les premières guerres de religion étaient en train de clore, Louise Labé s’est retirée dans la campagne lyonnaise. Elle y est morte en 1566, après avoir généreusement doté par testament un certain nombre de femmes et de jeunes filles dans le besoin. Ses œuvres quant à elles ne sont jamais tombées dans l’oubli. Traduites en de très nombreuses langues, abondamment rééditées, elles ont suscité l’admiration constante des gens de théâtre et des amoureux de poésie, des commentaires vibrant d’enthousiasme, ainsi que de longues supputations sur ses mœurs. Longtemps tenue à l’écart du panthéon littéraire masculiniste que la France s’est constitué au XIXe siècle, Louise Labé s’est récemment vu ouvrir toute grande la porte des «grands hommes»: en 2005, pour la première fois, ses œuvres ont été mises au programme de l’Agrégation de Lettres. Ce qui explique peut-être que la «courtisane» ait ressurgi peu après, et, cette fois-ci, délestée de ses œuvres… Eliane Viennot (Théâtre de femmes de l'Ancien Régime, vol. 1 XVIe siècle, Saint-Etienne, Publications de l'Université, décembre 2006, p. 377-379). |
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«Louise Labé est-elle une créature de papier?» Daniel Martin (RHR [Réforme, Humanisme, Renaissance] 63, déc. 2006, p. 7-37). |
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Postface à la réédition des Œuvres poétiques de Louise Labé et de Pernette du Guillet Depuis 1983, date de la présente édition, la voix ténue de Louise Labé a pris de l'ampleur, tant pour les lecteurs cultivés que dans les milieux universitaires, qui lui accordent une reconnaissance tardive. Une édition complète (avec le Débat et les Ecrits à la louange de Louise Labé Lyonnaise) a été donnée en édition de Poche; une thèse, des travaux collectifs, un colloque lui ont été consacrés. La très sérieuse biographie de M. Lazard, étayée de nombreux documents, a fait justice des légendes ridicules qui accompagnaient la mémoire de la Lyonnaise. Ce petit ensemble, vers et prose (moins de cent pages en édition moderne) méritait-il cet excès d'honneur? La question vient d'être brusquement posée, et négativement résolue, par un ouvrage de Mme Mireille Huchon (Louise Labé, une créature de papier, Droz 2006): cette oeuvre serait le résultat d'une supercherie littéraire; y aurait mis la main un groupe d'humanistes et écrivains amis du prestigieux libraire-imprimeur Jean de Tournes: ce volume serait un des fleurons de son atelier, en cette année 1555 qui lui fut particulièrement faste. L'existence même de Louise Labé n'est pas en jeu. Mais ces textes, pour lesquels l'auteur montre un certain dédain, seraient dus aux participants du groupe, ceux-là même qui signent sous divers pseudonymes le recueil d'«écrits à la louange...» qui couronnent le livre, doublant ainsi son volume. Inutile donc de chercher comme on l'a fait une quelconque «sincérité» dans cet ensemble artificiel. Cette démonstration est fondée sur un ensemble de remarques convaincantes touchant la vie contemporaine et le réseau des relations littéraires, soutenues par une vaste érudition. Cependant aucune preuve tangible, aucun document ne viennent l'étayer. L'argumentation ne se fonde que sur un ensemble de conjectures données comme convergentes. Les faits relevés sont troublants, mais à les prendre un par un pourraient être interprétés dans un sens diamétralement opposé. Par exemple, la minceur de l'oeuvre: n'en va-t-il pas de même pour ce diamant de la pensée politique de la Renaissance qu'est le bref Discours de la Servitude volontaire de La Boétie (moins de 50 pages) suivi de son Mémoire sur les troubles... (ensemble que Montaigne, éditeur infidèle, omet dans son édition de 1571 chez Fédéric Morel)? Louise s'est totalement effacée de la vie littéraire de son temps, aucun hommage poétique ne témoigne plus d'elle après 1556: n'en va-t-il pas de même du considérable Maurice Scève, dont la date de Microcosme n'est supposée que par ses derniers vers, et dont la date de mort, inconnue, est restée dans un profond silence? Etc. La vraie question est d'ordre littéraire. Elle touche le texte même et son interprétation : y a-t-il une cohérence, une unité d'inspiration et d'écriture, dans cet ensemble, vers et prose compris? Les recherches récentes n'ont pas éludé ce problème[1]. A cette lumière, la question de la «sincérité» est repoussée au second plan, elle appartient au domaine des genres et de la «circonstance lyrique». Faut-il croire par ailleurs que des voix multiples, exclusivement masculines, aient pu produire ces pages, où l'on peut entendre même sans croire à des «marques féminines de l'écriture» - une voix qui se revendique, pour une des premières fois sans doute, comme féminine? quel en est le degré d'authenticité? L'espace de cette postface ne permet pas, en regard des 278 pages de l'ouvrage en question, de répondre à ce questionnement. Le vrai problème est celui de l'auteur multiple ou unique, et de son appartenance au masculin ou féminin: car dans le dernier cas, quelle importance qu'il ou elle ait revêtu l'indentité d'une certaine Lyonnaise qui vivait dans les années 1520-1560? Seule compte l'accent, la poussée d'une voix poétique qui reste singulière après plus de quatre siècles. Nous laissons les lecteurs en juger à leur façon, devant le texte dans sa nudité et sa force. Cependant la note bibliographique qui suit peut leur fournir quelques instruments utiles.[1]Voir par exemple F. Charpentier, (dans Les Voix du lyrisme), 1990; Daniel Martin, (Signe(s) d'Amante),1999; F. Charpentier, (dans la revue Méthode!, Pau), 2005. Françoise Charpentier (Œuvres poétiques de Louise Labé et de Pernette du Guillet, Gallimard-poésie, 2006). |
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Conclusions à l'article «L'art de la feinte à la Renaissance» Si, conformément à l'épistémè, les mêmes principes existent chez Labé et Magny, leur mise en application, en revanche, diverge assez radicalement: [1] Mireille Huchon, p. 238 Philippe Selosse (Seizième siècle, 2007, 3, p. 169). |
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Introduction à l'article «La parodie chez Louise Labé» La récente parution de l’ouvrage de Mireille Huchon Louise Labé: une créature de papier (Droz, «Titre courant», 2006) a fait sensation. L’apport évident de cette étude fouillée[1] est triple. Elle reconstitue avec précision le milieu lyonnais des années 1530-1560, enrichi des influences du cercle de Pontus de Tyard réuni au château de Bissy, près de Chalons-sur-Saône, et du groupe de la vallée du Clain, près de Poitiers, à travers la figure de Guillaume Aubert[2]. Elle établit avec rigueur des hypothèses plausibles d’identification. Surtout, en parlant de «supercherie», de «mystification»[3], elle met en avant la dimension parodique de l’ensemble de l’entreprise, et spécialement des Escriz de divers Poëtes. Avant d’en venir à l’approche ici envisagée de la parodie chez Louise Labé, il convient de se pencher sur les premiers enseignements à tirer du travail critique qui vient d’être proposé, avec cet ouvrage, à la recherche seiziémiste. Il est remarquable que, dans le groupe des jeunes poètes qui entourent Maurice Scève, comme Guillaume de La Tayssonière, Philibert Bugnyon, Guillaume des Autels, il se manifeste une réflexion sur les genres poétiques et que prennent place un certain nombre d’expérimentations, signes d’une attention scrupuleuse aux formes et aux modèles d’imitation, italiens ou grecs. [...] Les poètes de Louise Labé n’ont pas hésité à faire de la récupération de textes destinés à d’autres femmes ou sans aucun rapport avec elle. Le travail de commande pour les louanges est avéré. Ses prétendus laudateurs ne l’ont pas forcément connue, tel Guillaume Aubert ou Jean-Antoine de Baïf. Il y a quelques certitudes à propos des écrits de ces divers poètes. Il existe un vieux projet, suggéré par Marot à un des personnages-clefs de l’atelier de Tournes, Antoine du Moulin, «louer Louize», repris ultérieurement dans cet atelier. Il semble lui avoir été adjoint comme autre mot d’ordre des variations sur labea «lèvre» et le célèbre refrain marotique «en la baisant»[4]. Dans ce recueil de pièces prétendument à la gloire de Louise Labé, certaines sont sans rapport avec Louise, mais relèvent de la louange de Maurice Scène par ses amis ou de celle de Marguerite de Bourg dans le cercle de Pontus de Tyard. Les poètes qui ont répondu à l’invite de célébration ont souvent recyclé d’autres pièces. Le cynisme et la moquerie sont patents.[5] En particulier, se fondant sur le témoignage de Pierre de Sainct-Julien[6], historien qui, dans les Gemelles ou pareilles (Lyon, Charles Pesnot, 1584), mentionne «le discours de dame Loyse l’Abbé, dicte la belle cordiere (oeuvre qui sent trop mieux l’erudite gaillardise de l’esprit de Maurice Sceve, que d’une simple Courtisane, encores que souvent doublee)», Mireille Huchon semble exclure toute participation de Louise Labé à la composition de ce morceau. Mais si l’influence d’un juriste paraît évidente et indiscutable, pourquoi envisager prioritairement Maurice Scève et non pas, par exemple, Antoine Fumée, auquel les EVVRES sont redevables de la pièce XXII des Escriz selon toute vraisemblance[7], ou même le compagnon et légataire de Louise, Thomas Fortini? C’est que, répond Mireille Huchon, le goût pour la littérature paradoxale est dans l’air du temps, et que l’auteur de la Delie est bien placé sur ce terrain. Scève, qui avait donné un exemple de ses talents de faussaire avec l’épisode de la redécouverte du tombeau de Laure en 1533, s’est trouvé dans les années 1540 en émulation littéraire avec Ortensio Lando, lequel affirmera «s’être dépêché de donner son édition originale des Paradossi en 1543 à Lyon par crainte d’une publication française...»[8], dont Scève se serait chargé sinon. Par ailleurs, le modèle majeur du Debat est, précise Mireille Huchon, non pas directement Ersme, mais La Pazzia, ouvrage italien anonyme paru en 1540, connu de Scève et que Jean du Thier traduit en 1566 en français sous le titre Les Louanges de la Folie, traicté fort plaisant en forme de paradoxe[9]. Indépendamment du Debat, le rôle d’autres femmes que Louise Labé dans les cercles littéraires lyonnais du milieu du XVIe siècle est souligné, spécialement celui de Marguerite de Bourg, dame de Gage, dont les perfections diverses en matière d’arts libéraux pourraient être visées par la pièce XXI des Escriz, laquelle, plutôt qu’à Antoine du Moulin, devrait alors revenir à Philibert Bugnyon[10]. Au total, Louise Labé n’apparaîtrait plus guère que comme une «femelle de paille» (p.275). On le voit à travers ces quelques aperçus, une telle approche renouvelle à l’évidence - peut-être même a-t-elle l’ambition de chambouler, de bouleverser radicalement? - l’analyse critique des EVVRES de Louise Labé. Elles mettent en doute l’excellence de ses capacités intellectuelles (car ayant esté tant favorisee transformé en une hypothétique à subjonctif plus-que-parfait, à valeur d’irréel du passé, si j’eusse esté), ce qui laisse entendre, contrairement à la première version, qu’elle n’a pas la capacité de comprendre pour servir d’exemple. Mais une telle hypothèse n’est vraisemblable que si l’on admet que c’est Claude de Taillemont, et non pas Louise, qui aurait, sinon complètement rédigé, du moins conçu et assumé auctorialement (même à titre officieux dans le cercle des initiés de la supercherie), le principe et la teneur de ccette préface. Si l’on s’en tient au contraire au schéma d’interprétation le plus simple, celui d’une Louise capable de tenir la plume, fût-ce avec une aide qu’elle aurait sollicitée, on jugera que ces retouches relativisent tout bonnement une prétention intellectuelle qui pourrait paraître excessive et qu’elles relèvent de la capatatio benevolentiae la plus courante. Second exemple, Mireille Huchon allègue un passage - l’avant-dernière strophe de la pièce XIX des Escriz de divers Poëtes, une ode attribuée à Magny - qu’elle présente comme «capital» pour sa démonstration, dans la mesure où le contraste entre la version des Escriz et celle qu’on trouvera dans les Odes de 1559 est fort sensible. Ce passage, relatif au personnage d’Occasion et au «tems de ce dous loisir», comporte dans la version qui nous intéresse quatre vers: «De pouvoir gayement ici Dire et ouir meintes sornettes, Et adoucir notre souci, En contant de nos amourettes», qui ne se retrouvent pas en 1559. Mireille Huchon en conclut (p.223): Olivier de Magny y indique de façon très dépréciative le mode d’emploi de ces textes de divers poètes, dont le loisir est ici de dire et d’ouïr des sornettes, laissant même entendre qu’il s’agit de leurs propres amourettes. La variante dans la version des Euvres de Louise Labé est donc particulièrement dévalorisante, bien éloignée de ce prétendu dessein de louer Louise. Elle montre le peu de cas fait de Louise Labé qui n’est qu’un prétexte. Ce n’est pas un fait unique dans ces «Escriz». Les sous-entendus de certains de ces textes sont particulièrement désobligeants. Seulement, si Louise était perçue par ses contemporains comme une courtisane notoire[11], si elle était volontiers «scandaleuse» de tempérament comme on dit aux Antilles, en quoi des sous-entendus obscènes ou sulfureux seraient-ils «désobligeants» pour elle? Tout le coup de force de la parution des EVVRES a consisté précisément, en toute hypothèse, à jouer de cette image. De plus, dans le passage de Magny, «ici» ne signifie pas nécessairement «de la bouche de Louise Labé», mais pourquoi pas, «chez elle» ou «dans son entourage». La facétie parodique n’implique pas forcément que la moquerie s’adresse à Louise. C’est le lecteur qui ferait plutôt les frais - mais pour son plus grand plaisir, et combien d’écrivains signataires d’ouvrages, aujourd’hui encore, en sont vraiment seuls les auteurs? - d’un «coup» auquel la jeune femme, forte personnalité, aurait imprimé sa marque. [1] Elle compte 275 pages, auxquelles s’ajoutent, pour les étayer et les agrémenter, divers fac-similés, dont celui - fondamental - de l’édition des Euvres de 1555. Bruno Roger-Vasselin (Seizième siècle, 2006-2, p.111-115). |
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Compte rendu de l'ouvrage de Mireille Huchon Jean Vignes (Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, 69, 2007-2, p.540-48.). |
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«Louise Labé, "créature de papier"?», compte rendu critique de l’ouvrage de Mireille Huchon. François Solesmes (SIEFAR, déc. 2007). |
Société Internationale pour l'Etude des Femmes de l'Ancien Régime