Les sciences et les lettres comptent, parmi les écrivains français ou naturalisés en France, un assez grand nombre de femmes, depuis l'établissement de la monarchie jusqu'à nos jours, pour qu'il paraisse utile et agréable de les trouver réunies dans un Dictionnaire qui leur soit exclusivement consacré. Il est juste d'associer à leur gloire les Françaises qui se sont honorées par la protection qu'elles ont accordée aux gens de lettres. Cet ouvrage national n'existe point. J'ai osé l'entreprendre; et c'est après quatre années de travaux que je le présente au public. Je n'avais eu d'abord que l'intention d'en faire un répertoire à mon usage particulier; mais, encouragée par les suffrages de quelques littérateurs distingués, je me suis déterminée à le publier.
Je n'ai rien négligé pour donner à ce Dictionnaire toute la perfection dont il est susceptible. Je possède et j'ai lu les meilleurs écrits des Françaises, et des Étrangères naturalisées en France; j'ai consulté les jugements qu'en ont porté les auteurs les plus recommandables par leurs lumières et leur impartialité. Je n'ai cependant pas regardé qu'ils fussent toujours exempts d'erreurs. Je dois dire aussi que je n'ai pris dans aucun ouvrage les articles de mon Dictionnaire; mais que j'ai rangé à ma manière les matériaux que m'ont fourni les Bibliothèques Françaises de la Croix du Maine et de Du Verdier, l'Apologie des Dames, la Bibliothèque historique et critique du Poitou, les Recherches pour servir à l'Histoire de Lyon, l'Histoire littéraire des Femmes Françaises, les Trois Siècles de la Littérature Française, le Parnasse des Dames, l'Éducation physique et morale des Femmes, le Nouveau Dictionnaire historique, le Dictionnaire des Femmes célèbres, la Collection des meilleurs Ouvrages français, composés par des Femmes; les Siècles littéraires de la France, les Mémoires, les Éloges, les Critiques, les Journaux, etc.
Les Dictionnaires historiques et bibliographiques offrent, en général, peu d'exactitude dans les dates. Il est rare de les trouver d'accord, pour les années des éditions, pour le format, pour le titre même des ouvrages, pour les époques de la naissance ou de la mort des auteurs. On ne tient point compte du tems qu'il faut passer, ni des recherches qu'il faut faire pour rectifier une date; et, s'il n'était pas indigne d'un historien, et contraire à la probité, de se jouer de la crédulité d'autrui, l'ingratitude des lecteurs dispenserait d'être si scrupuleux et de prendre tant de soin. Je n'ose espérer, malgré toutes mes précautions, d'avoir atteint le but que je me suis proposé, et de ne mériter aucun reproche. Aussi j'invite tous ceux qui s'intéressent à la gloire de mon sexe, à relever les erreurs et les omissions qui peuvent m'être échappées dans cet ouvrage. Je m'empresserai de les faire disparaître dans une deuxième édition.
Je voulais parler des avantages et des agrémens que la culture de l'esprit des femmes procurerait à la société, et surtout à elles-mêmes. J'avais encore le projet d'examiner quelle a été l'influence des femmes en France; mais cette discussion et cet examen m'auraient peut-être obligée de passer les bornes que je me suis prescrites. Je vais transcrire ici deux lettres, où j'ai à-peu-près traité ces questions.
Que faites-vous, chère Élise
? A dix-huit ans, avec des richesses et de la beauté, vous
cultivez les lettres ! Trois années n'ont point encore
épuisé votre constance ! Au contraire, à
vous entendre, l'étude offre sans cesse de nouveaux charmes,
et procure de nouveaux plaisirs:
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres. (Racine)
Si je vous représente que certaines
gens attachent du ridicule au savoir dans les femmes, dont ils
regardent les vertus mieux en sûreté sous la sauve-garde
d'une heureuse ignorance et d'une douce oisiveté; vous
me répondez avec La Fontaine:
Laissons dire les sot, le savoir a son prix.
Vous ajoutez, d'après un ancien
(1): La vertu n'est point un don de la nature, mais de l'étude.
L'ignorance et le désoeuvrement enfantent la moitié
des crimes.
Si je réplique: Une femme savante
est triste et répand la tristesse; elle perd ses grâces,
et n'est qu'un homme de plus; vous riez de mon objection, et vous
m'écrivez: Avec plus de connaissances, on est capable de
plus de plaisirs;
Qui possède un talent peut promettre un bienfait
(La Harpe)
Les grâces se trouvent plus ordinairement
dans l'esprit que dans le visage, et les femmes qui se distinguent
dans les sciences " ou dans les lettres, deviennent, non
pas des hommes, comme le prétend le vulgaire, mais des
femmes plus aimables: on ne dénature point le sexe en le
perfectionnant.
Je cède à vos raisons, et
je me range de votre parti: aussi-bien, d'après mon goût
pour la littérature, j'aurais mauvaise grâce de contrarier
le vôtre, et il ne me conviendrait guères de ne pas
faire cause commune avec vous.
La science, a dit Cornificie, est la seule
chose au-dessus des révolutions de la fortune. Pourquoi
cette ressource nous serait-elle interdite ? Ne sommes-nous pas
appelées à partager avec les hommes les biens et
les maux ? Et si, dans ce partage, la nature s'est montrée
un peu marâtre à notre égard, pourquoi nous
priver des consolations de l'étude ? L'étude sert
d'aliment à une imagination souvent très-active
chez les femmes; elle accoutume avec soi, et rend la société
plus agréable, parce qu'elle la rend moins nécessaire;
elle préserve de l'avilissement, et contribue aux bonnes
moeurs; elle prémunit contre un essaim de maux ou réels
ou imaginaires, et fait échanger les heures d'ennui que
l'on doit avoir dans le cours de sa vie, contre des heures délicieuses.
Il est vrai, comme le dit Voltaire, il est vrai qu'une femme qui
abandonnerait les devoirs de son état pour cultiver les
sciences, serait condamnable, même dans ses succès;
mais, ajoute-t-il, le même esprit qui mène à
la connaissance de la vérité, est celui qui porte
à remplir ses devoirs. La reine d'Angleterre, l'épouse
de Georges II, qui a servi de médiatrice entre les deux
plus grands métaphysiciens de l'Europe, Clarke et Leibnitz,
et qui pouvait les juger, n'a pas négligé pour cela
un moment les soins de reine, de femme et de mère.
La plupart des individus de l'espèce
humaine sont malheureux, parce qu'ils ne savent pas s'approprier
la partie du bonheur qui leur convient. Les lumières, bien
loin de nuire à l'accomplissement des devoirs, en facilitent
la pratique. Le bon goût n'est-il pas un amour habituel
de l'ordre, et cet amour, une vertu de l'ame qui prend le nom
de goût dans les choses d'agrément, et qui retient
celui de vertu lorsqu'il s'agit de moeurs ? Le bon n'est que le
beau mis en action.
Molière a rendu un très-grand service, en jetant
à pleines mains le ridicule sur les pédantes et
les précieuses: car l'affectation est un vice aussi contraire
au goût dans la société, qu'il l'est dans
les beaux-arts. Je regarde que la comédie des Femmes Savantes
et celle des Précieuses Ridicules doivent encourager les
femmes à cultiver les sciences et les lettres. C'est une
mer sur laquelle on court moins de risque de faire naufrage, depuis
qu'un habile pilote en a signalé les principaux écueils.
En effet, dans ces deux comédies, Molière enseigne
aux femmes qu'il ne faut rien outrer, et que la modestie est à
la science ce que la pudeur est aux grâces.
Les hommes, a écrit Rousseau, seront
toujours ce qu'il plaira aux femmes. Si les jeunes Demoiselles,
au lieu de se livrer exclusivement à la danse et à
la musique, s'adonnaient encore aux sciences ou aux lettres, elles
exciteraient une heureuse émulation parmi les jeunes gens.
Ceux-ci, pour leur faire la cour, abandonnent ou du moins négligent
presque toujours l'étude, sans craindre que le défaut
de connaissances ne les empêche de plaire: les ignorans
des deux sexes ne font qu'une classe.
Vous avez lu, chère Élise,
les Odes d'Anacréon. Ce poëte aimable, ce philosophe
charmant, ce peintre, dont les grâces ont broyé les
couleurs riantes, a caché des leçons sous les fleurs;
il débit d'excellentes maximes en cueillant des roses.
Son ingénieuse allégorie de l'Amour enchaîné
par les Muses, indique aux femmes un des moyens les plus puissans
de s'attacher leurs époux, et de rendre délicieuse
la société conjugale, en dépit de cette maxime
de Larochefoucauld: " Il y a de bons mariages; mais il n'y
en a point de délicieux. "
Un autre motif qui doit engager les femmes
à cultiver leur esprit, c'est que l'éducation du
premier âge de la vie est confiée à leurs
soins, à leurs lumières. N'est-ce pas à elles
qu'il appartient de donner à leurs enfans les premières
idées de courage, de grandeur d'ame ? N'est-ce pas à
elles à leur inspirer les premiers sentimens de vertu,
à les garantir des préjugés funestes à
l'humanité ? Agricola dut à sa mère cette
sobriété de sagesse si difficile et si rare, qui
fait éviter l'excès, même dans le bien. Louis
IX, François I.er et Henri IV, offrent de nouvelles preuves
de l'importance de l'éducation donnée aux enfans
par leurs mères: Louis IX fit régner la justice
et l'humanité; François I.er fut le père
des lettres, et il ne lui manqua, pour être le premier prince
de son tems, que d'être heureux; Henri IV fut le père
de ses sujets, et la France n'a point eu de meilleur ni de plus
grand roi.
A voir l'espèce d'éducation
que reçoivent les jeunes Demoiselles, on serait tenté
de croire qu'elles ne doivent pas vieillir: car on ne leur apprend
rien qui puisse répandre des agrémens sur le dernier
âge. Toute saison de la vie a ses épines, pour quiconque
n'a aucune ressource en soi-même. Les lettres sont les meilleures
armes de la vieillesse. Elles ont embelli les derniers jours de
Madame Duboccage. Plus que nonagénaire, elle avait encore
une cour brillante; sa conversation était agréable,
et même pleine de grâces; peu de tems avant sa mort,
j'ai écrit sous sa dictée des vers charmans. Pour
une amie des lettres, la vieillesse est le soir d'un beau jour.
Si vous allez, dans ce mois, herboriser
à la campagne, je vous engage d'observer exactement le
tems de la fleuraison des plantes que vous mettrez dans votre
corbeille. J'en ferai autant de mon côté. La communication
de ces notes nous fera connaître la différence de
la température des lieux que nous habitons. N'oubliez pas,
dans vos promenades, de vous munir d'un crayon et de quelques
feuilles de papier. L'air balsamique du printems, le doux chant
des oiseaux, l'émail des prairies, et l'ombre des bois,
inspirent d'heureuses pensées. Ne méprisez pas mon
conseil, vous éprouverez que les Muses ne se plaisent pas
moins dans les champs que Flore. Adieu, chère Élise,
persévérez dans vos goûts pour les lettres
et pour la botanique.
La Harpe me semble avoir écrit pour
vous, lorsqu'il a dit:
Les arts dont tu reçois une grace nouvelle
Te rendront plus heureuse en te rendant plus belle.
(1) Horace, Épître à Lollius.
Lorsque l'on m'a remis votre dernière
lettre, j'étais occupée à parer mon jardin
d'une plante, nouvellement en fleur, que j'ai rencontrée
dans mes promenades champêtres. C'est l'Ophrys ou Orchis
mouche, ainsi nommée sans doute, parce que la fleur ressemble
à une mouche qui vole. La campagne que vous habitez vous
offrira cette belle plante, dans les terrains dont le sol est
crayeux. Elle est de la vingtième classe de Linné;
la tige en est garnie de feuilles, et la lèvre du nectaire,
légèrement divisée en cinq lobes... C'est
assez s'occuper aujourd'hui de botanique. Je viens à la
partie de votre lettre, où vous parlez de l'influence que
les femmes ont exercée en France; et, puisque vous l'exigez,
je vais vous dire ce que je sais à ce sujet.
Les femmes des anciens Gaulois eurent pendant
long-tems l'administration des affaires civiles et politiques.
Elles jouissaient d'une si grande réputation de justice
et de sagesse, que dans un traité d'Annibal avec leur nation,
un des articles portait: Si quelque Gaulois a sujet de se plaindre
d'un Carthaginois, il se pourvoira devant le sénat de Carthage
établi en Espagne; si quelque Carthaginois se trouve lésé
par un Gaulois, l'affaire sera jugée par le conseil suprême
des Femmes Gauloises. Sous le gouvernement des femmes, les Gaulois
firent trembler l'Italie, et prirent même la ville de Rome.
Cependant les Druïdes usèrent avec tant d'adresse
de l'empire que la religion leur donnait sur les esprits, qu'ils
parvinrent à s'emparer du souverain pouvoir. Ils ne laissèrent
aux femmes qu'une petite partie de l'autorité qu'elles
avaient exercée. Celles-ci, arbitres autrefois de la paix,
de la guerre, et juges des différends survenus entre les
Vergobrets, ou de ville à ville, n'eurent plus que le droit
de juger les affaires particulières pour fait d'injures.
Des fonctions du sacerdoce, elles ne retinrent que celles qui
concernaient la divination; encore les partagèrent-elles
avec les Druïdes. L'étude les consola de ces pertes.
Elles tinrent des écoles, et donnèrent aux femmes
les mêmes leçons que les jeunes Gaulois recevaient
de leurs prêtres. Il y avait des Druïdes dans les Gaules,
à l'époque de l'invasion de ce pays par les Francs.
Subjugués par la force, les Gaulois
eurent la gloire, à leur tour, de subjuguer leurs vainqueurs
par de plus douces armes, celles de la persuasion. Cette révolution
fut l'ouvrage d'une femme: Clotilde, épouse du roi Clovis
I.er, lui fit embrasser la religion chrétienne. Les Francs,
peuple idolâtre, s'empressent de suivre l'exemple de leur
roi. Les Armoriques qui s'étaient soustraits à l'empire
romain, se donnent à Clovis, ainsi que les Romains qui
gardaient les bords de la Loire. La qualité de catholique
rend ce prince cher au reste des Gaulois. La moitié de
l'Europe, dit Voltaire, doit aux femmes son christianisme.
Au septième siècle, le monastère
de Sainte-Croix de Poitiers, qui avait été fondé
par Sainte Radégonde, épouse de Clotaire I.er, conserva
le souvenir précieux des études. Batilde, veuve
de Clovis II, eut la régence pendant la minorité
de son fils Clotaire III. Le gouvernement de cette princesse fut
celui de la douceur, de la prudence et de la justice. Batilde
garantit d'exactions arbitraires les pères de famille qui
avaient plusieurs enfans, fit des lois sévères pour
réprimer les abus, travailla à la réformation
des moeurs, et, après dix années d'une administration
pleine de sagesse, elle se retira dans le monastère de
Chelles qu'elle avait fondé. La réputation de ce
monastère, pour les études, passa jusque dans la
Grande-Bretagne, et l'on vit aborder de ce pays plusieurs personnes
des deux sexes, qui venaient s'instruire dans les écoles
de cette paisible retraite. Les rois de la Grande-Bretagne voulurent
même établir dans leurs états des maisons
fondées sur ce modèle; et, dans le dessein d'y faire
régner le même esprit, ils firent demander à
Bertille, première abbesse de Chelles, des sujets propres
à remplir leurs vues. Bertille, ayant fait un choix parmi
ses élèves, et les ayant munis de livres nécessaires
à leur mission, les envoya dans une terre étrangère,
qui nous donna depuis le savant Alcuin.
Les monastères de religieuses du
huitième siècle s'occupaient à transcrire
les livres anciens, quoique l'usage d'en faire des copies fût
abandonné presque par-tout.
Charlemagne mérita le titre glorieux de restaurateur des
lettres; il établit, jusque dans son palais, des écoles
où il allait, avec les princes ses fils et les princesses
ses filles, écouter les leçons des maîtres.
Le goût du roi, dit le président Hérault,
mit les sciences à la mode; il n'y eut pas jusqu'aux femmes,
parmi lesquelles on en vit une se distinguer dans l'astronomie.
Giselle, soeur de Charlemagne, protégea les gens de lettres.
Les successeurs de ce monarque n'héritèrent
point de son génie: aussi le neuvième siècle,
au commencement duquel mourut ce prince, fut-il menacé
de retomber dans les épaisses ténèbres de
l'ignorance. Toutefois les monastères des deux sexes s'appliquèrent
encore à conserver le précieux dépôt
des connaissances humaines, en multipliant les copies des ouvrages
des anciens.
Le dixième siècle vit naître la chevalerie,
cette institution singulière, dont l'amour, la guerre et
la religion formèrent la base. Chaque chevalier consacrait
exclusivement à sa maîtresse son coeur et ses hommages;
uniquement occupé de lui plaire, il aspirait à la
gloire des armes et des vertus. Paré des couleurs de sa
Dame, il la servait comme une divinité, et plein d'un respect
religieux pour ses perfections, il se faisait un devoir d'exposer
même sa vie pour leur assurer l'admiration publique. En
tirant l'épée, il invoquait sa Dame, comme le poëte,
en prenant la plume, invoque sa Muse. Une illustre naissance et
de hauts faits d'armes ne suffisaient pas pour être admis
dans l'ordre de la chevalerie; il fallait être de plus sans
reproche. L'amour s'accrut en s'épurant, et cette qualité
morale rendit les deux sexes plus estimables. La chevalerie servit
de contre-poids à la férocité générale
des moeurs.
Les Troubadours suivirent de près
cette institution. Constance d'Arles, qui épousa le roi
Robert en 998, amena de Provence, à la cour de ce monarque,
les Troubadours les plus célèbres de son tems: elle
y introduisit avec eux le goût de la rime, unique règle
qui distingua pendant long-tems les vers de la prose.
Le roman, mélange informe de latin,
de celtique et de tudesque, était devenu la langue vulgaire;
mais personne ne l'écrivait encore. Les Troubadours l'adoptèrent,
leurs chansons naïves mirent en faveur cet idiôme.
Nous leur devons les premiers progrès d'une langue qui
nous a donné une espèce de suprématie sur
les autres peuples européens.
On vit alors les Troubadours se disputer
à qui enleverait les suffrages. Les Belles qui décernaient
les prix aux vainqueurs dans les tournois, en réservaient
pour les Poëtes qui réussissaient le mieux à
chanter ces triomphes. Quelquefois ils exerçaient leur
génie sur des sujets du choix de leurs Mécènes,
et les Dames adjugeaient des prix à ceux qui se distinguaient
dans ces luttes poétiques. Les femmes elles-mêmes
parurent souvent avec gloire dans cette carrière littéraire.
Le tribunal auquel les Dames présidaient, se nommait le
Parlement ou la Cour d'Amour. Il s'éleva, dans le treizième
siècle, une dispute entre Simon Doria et Lanfranc Sygalle
sur cette question: Qui est le plus aimable de celui qui est né
libéral, ou de celui qui s'efforce de le devenir ? Ces
deux Troubadours portèrent leur procès à
la Cour d'Amour des Dames de Pierrefeu et de Signe; mais n'ayant
point été satisfaits de leur décision, ils
en appelèrent à la souveraine Cour des Dames de
Romanin. L'histoire nous a conservé les noms de celles
qui composaient ce dernier tribunal: Phanette des Gantelmes, Dame
de Romanin; la Marquise de Malespine; la Marquise de Saluces;
Clarette, Dame de Baulx; Laurette de Saint-Laurens; Cécile
de Rascasse, Dame de Caromb; Hugonne de Sabran, fille du comte
de Forcalquier; Hélène, Dame de Mont-paon; Ysabelle
des Borrilhons, Dame d'Aix; Ursine des Ursières, Dame de
Montpellier; Alaëthe de Meolhon, Dame de Curban; Elys, Dame
de Meyrargues.
Le Monge des Isles-d'Or ou d'Hières
parle d'une autre question qui fut portée au tribunal des
Dames tenant cour d'Amour à Pierrefeu et à Signe.
La voici: Qui aime plus sa Dame absente que présente, et
qui induit plus fort à aimer, ou les yeux, ou le coeur
?
L'amante de Pétrarque, la belle Laure, fut de la seconde
Cour d'Amour, qui s'assemblait, au 14e. siècle, dans le
Comtat à Sorgues ou à l'Isle.
A la faveur de ces jeux d'esprit, l'humanité
se fit jour en des coeurs encore barbares; elle devint bientôt
l'apanage des Français, et cette révolution dans
les moeurs fut en partie l'ouvrage de l'Amour.
Les femmes n'eurent pas seulement des Cours
d'Amour, elles devinrent aussi magistrats, en possédant
des seigneuries, et exercèrent la juridiction des fiefs
dans toute son étendue: elles tinrent leurs Assises ou
leurs Plaids, y présidèrent, et jugèrent
dans la Cour de leurs suzerains.
Les Troubadours finirent au 14e. siècle, et le génie
poétique baissa beaucoup en France. Pour le ranimer, Clémence
Isaure fonda les prix des Jeux Floraux. Cette jeune et savante
bienfaitrice de sa patrie, dit Lefranc de Pompignan,
... Annonce les jours célèbres,
Qui sous François et sous Louis,
Après des siècles de ténèbres,
Frapperont nos yeux éblouis.
..................................................
Ses jeux entr'ouvrent la barrière
Aux arts plongés dans le sommeil.
Il y aurait de l'injustice à
passer sous silence deux reines du treizième siècle,
dont les noms sont chers aux lettres. L'une est Marie de Brabant,
qui combla de bienfaits les favoris des Muses, et qui même
aida un fameux poëte de son tems, nommé Ly Roix Adenez,
à mettre en bon ordre le roman de Cléomadez. L'autre
est Jeanne de Navarre, protectrice des savans, qui fonda, avec
une magnificence vraiment royale, le collège qui porta
son nom.
Les évènements mémorables
qui se passèrent sous Charles VII, sont des titres glorieux
de l'influence des femmes. Jeanne d'Arc releva le courage abattu
des Français, et ramena la victoire sous leurs drapeaux.
Marie d'Anjou, épouse de Charles, et même Agnès
Sorel, son amante, contribuèrent beaucoup par la sagesse
de leurs conseils au rétablissement des affaires de ce
prince, qui ne fut guère que le témoin des merveilles
de son règne. Agnès Sorel imprima une galanterie
décente à son siècle. Anne de Bretagne, épouse
de Charles VIII et ensuite de Louis XII, eut le mérite
encore plus grand de rendre la sagesse et la modestie si estimables,
que les femmes du plus haut rang n'osaient paraître à
la cour sans ces deux qualités. Les savans eurent part
aux libéralités d'Anne de Bretagne; Jean Marot prenait
le titre de poëte de la magnifique reine.
Le seizième siècle fut une
époque très-brillante de l'influence des femmes.
Louise de Savoie, mère et institutrice de François
I.er, avait protégé les gens de lettres; leur reconnaissance
couvrit de fleurs son tombeau. La gloire de protectrice des littérateurs
et des savans fut héréditaire dans cette famille:
on se rappellera toujours avec une vénération religieuse
les noms de Marguerite de Valois, de Jeanne d'Albret sa fille,
et de Marguerite de France. A l'exemple de ces Princesses, les
Dames Desroches de Poitiers firent de leur maison le sanctuaire
des Muses.
Anne de Bretagne avait commencé
à attirer des femmes à la cour; mais ce ne fut que
sous François I.er qu'elles y parurent avec éclat.
Clément Marot puisa dans leur conversation cette naïveté
dans les pensées, ce naturel dans l'expression, cette vivacité
dans les tours, en un mot cet élégant badinage qui
fait le charme de ses poésies.
Le règne de Henri II fut celui de
Diane de Poitiers: elle protégea les lettres. Je trouve
parmi les enfans de ce prince Diane d'Angoulême, qui, après
la mort du duc de Guise, négocia le traité d'union
entre Henri III et Henri IV. Vous ne voulez pas que je vous entretienne
de l'épouse de Henri II, de cette femme d'un génie
vaste et d'un caractère atroce, qui, sous le règne
du second de ses fils, effraya par ses fureurs l'Amour et les
Muses. Songez plutôt à l'heureuse influence des régences
mémorables de la mère de Louis IX et de celle de
François I.er. Vous donnerez quelques larmes à la
sanglante catastrophe qui termina les jours infortunés
de Marie Stuard, cette jeune et belle reine, pleine d'esprit et
de grâces, qui fit des adieux si touchans à la France,
où elle avait été élevée. La
calomnie s'est attachée à sa mémoire; et,
pour enlever à cette princesse jusqu'aux regrets de la
postérité sur sa fin tragique, elle a peint des
couleurs les plus affreuses toutes les actions de sa vie. Marie
Stuard n'avait pas encore épousé François
II, lorsqu'elle prononça, avec l'applaudissement de toute
la cour de France, un discours latin, où elle prouvait
qu'il est bienséant aux femmes d'étudier et d'être
savantes. Elle en fut elle-même la preuve, et les lettres
adoucirent les horreurs de sa longue détention. Le mérite
poétique de Ronsard pénétra jusque dans la
prison de cette reine; et, en 1583, elle lui envoya un buffet
fort riche, représentant le mont Parnasse, au haut duquel
était un Pégase, avec cette inscription:
A Ronsard, l'Apollon de la source des Muses.
C'est ici le lieu de vous parler de
la duchesse de Retz. Cette femme, d'une érudition étonnante,
fit la fortune de son époux, sous les règnes de
Charles IX, de Henri III et de Henri IV. Elle était la
seule personne à la cour de Charles IX, qui possédât
toutes les langues vivantes de l'Europe. Aussi ce prince la consultait
sur toutes les affaires politiques où l'intelligence de
ces langues était nécessaire. Elle répondit
en latin aux ambassadeurs qui vinrent annoncer au roi l'élection
du duc d'Anjou à la couronne de Pologne. Mère de
dix enfans, elle consacrait une partie de la journée à
leur éducation. La nuit la trouvait souvent occupée
à cultiver les sciences et les lettres. Son fils, le marquis
de Belle-Isle, après la mort de Henri III, se laissa gagner
par les Ligueurs, et résolut de s'emparer du bien paternel.
La duchesse assembla des soldats, se mit à leur tête,
effraya les Ligueurs, dissipa leur faction, conserva l'héritage
de ses pères, et maintint ses vassaux dans l'obéissance
de Henri IV. Ce prince la combla de louanges et de bienfaits.
Le règne de Henri IV ne pouvant
manquer d'être glorieux pour les femmes. Ce monarque avait
les moeurs d'un preux chevalier; il avait reçu de sa mère
une éducation très-soignée; de ses deux épouses,
l'une fut savante; l'autre, amie des beaux-arts, gratifia Malherbe
d'une pension de 500 écus, fit bâtir le palais du
Luxembourg, et chargea Rubens d'embellir une galerie de ce château.
Le cardinal de Richelieu, durant son ministère, érigea
l'Académie Française, fonda l'Imprimerie Royale,
établit le Jardin des Plantes, et prépara les merveilles
du règne de Louis le Grand. Il dut son élévation
à la marquise de Guercheville et à la maréchale
d'Ancre qui la commencèrent, et à Marie de Médicis
qui l'acheva, dirai-je pour sa gloire ou pour son malheur ? J'écris:
pour l'une et pour l'autre.
L'influence des femmes ne fut peut-être
jamais plus sensible que sous le règne de Louis XIV. Ce
prince les aima toute sa vie, et finit par épouser sa maîtresse.
Pendant sa minorité, elles prirent une part très-active
à la guerre de la Fronde, dont elles se distribuèrent
les principaux agens. Le duc de Beaufort échut à
Madame de Montbazon, le duc de la Rochefoucault à Madame
de Longueville, Nemours et Condé à Madame de Châtillon,
le Coadjuteur à Mademoiselle de Chevreuse, le duc d'Orléans
à Mademoiselle de Saujon, et le duc de Bouillon à
la duchesse son épouse. Ces Dames joignirent à leur
parure les écharpes qui distinguaient leur parti. Les Parisiens
sortaient en campagne ornés de plumes, de devises et de
rubans; les troupes du Coadjuteur s'appelaient le régiment
de Corinthe, et la cabale du prince de Condé portait le
nom de cabale des Petits-Maîtres: On
se croit retourné au tems de la chevalerie. La reine-mère
mit fin à cette guerre ridicule, en renvoyant le cardinal
Mazarin. Les femmes abandonnèrent les factions pour ne
s'occuper que de littérature et de galanterie. Henriette
d'Angleterre, élevée à la cour de France,
y introduisit une politesse et des grâces inconnues au reste
de l'Europe; la cour, dit Racine, la regardait comme l'arbitre
de tout ce qui se faisait d'agréable. C'est de cette princesse
que Louis XIV apprit à mettre de la dignité dans
ses plaisirs, et à couvrir même la volupté
du voile de la décence. Le nom d'Henriette d'Angleterre
doit être mis dans la liste brillante des protectrices des
gens de lettres; elle s'empressa de réparer l'oubli du
monarque dont les bienfaits allèrent étonner les
savans du nord, et qui négligea La Fontaine. Plusieurs
autres femmes réclament la gloire d'avoir été
les bienfaitrices du poëte qui place au Tartare
Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.
Je vous nommerai la duchesse de Bouillon,
et sur-tout Madame La Sablière, dont le nom est devenu
inséparable de celui de La Fontaine. Il n'est point d'homme
de génie, dans ce siècle, qui n'ait eu sa providence:
Quinault la trouva dans Mesdames de Thiange et de Montespan, Lulli
dans Mademoiselle de Montpensier, Racine et Boileau dans Madame
de Maintenon. L'hôtel de Rambouillet, celui de Madame la
duchesse du Maine, la maison de Mademoiselle Ninon de Lenclos
peuvent être désignés sous le nom de Volières
des Muses et des Grâces.
On ne peut guère parler du siècle de Louis XIV,
sans dire un mot du mérite des ouvrages des femmes de lettres
qui l'ont illustré. Vous serez charmée de l'esprit
et de la fécondité de Mademoiselle de Scudéry,
du style et du bon goût de Madame Lafayette, des grâces
naïves de Madame Sévigné, le La Fontaine de
la prose; de la pureté de la morale de Madame Lambert,
de l'érudition profonde de Madame Dacier, et de l'intérêt
qui anime les Mémoires de Mademoiselle de Montpensier et
de Madame de Motteville. Les Idylles de Madame Deshoulières
vous offriront la peinture des moeurs de l'âge d'or.
Vous trouverez dans le règne de
Louis XV de brillans souvenirs du règne précédent.
Vous y remarquerez l'influence des femmes, non pas celle qu'elles
exercèrent sous la régence, époque où
le vice fut sans pudeur, la décence méprisée,
le scandale en honneur, où le libertinage enfin détruisit
l'amour. Vous arrêterez vos regards sur les jou