[I,3] A LA REYNE REGENTE.
MADAME,
Il y a dix-sept ans que j'eus l'honneur de presenter ce livre
à vostre Majesté. Le favorable accueil que vous
fites en ce temps-là à tant de Princesses et à
tant de Dames illustres, les obligent aujourd'huy de venir vous
en donner de nouvelles reconnoissances. Elles vous saluerent alors
comme la femme du plus grand des Rois de la terre; Elles viennent
maintenant vous saluer comme la Maistresse et la Victorieuse des
Rois. MADAME, elles viennent en plus grand nombre qu'elles ne
firent la premiere fois, parce qu'elles [4] reconnoissent bien
qu'elles sont plus considerables par la protection que leur donne
vostre Majesté, que par leurs plus belles qualitez. Ce
ne sont pas seulement des Françoises, mais des Reynes et
des Princesses de toutes les nations qui vous reconnoissent pour
leur Reyne. Elles se viennent resjouyr avec V. M. de sa glorieuse
Regence, qui apprend aux Rois à regner, et qui est le plus
noble exemple que l'on puisse proposer à nostre jeune Monarque,
pour devenir luy-mesme un exemple que se proposeront les plus
grands Princes. Les Portugaises ayants le bon-heur d'avoir pour
Roy un Prince dont les Ancestres sont sortis de la Maison de France,
se portent avec affection à s'embarquer pour venir en nos
ports. Les Lys estants arborez au Roussillon, et en Catalongne,
les Espagnoles sont obligées à venir en France rendre
les devoirs à vostre Majesté. Les Angloises et les
Escossoisses ayans sceu que l'Ocean estoit calme, et vuide d'ennemis,
et que Graveline et Dunkerque estoient reduites à l'obeissance
du Roy, n'ont point craint de se mettre sur la mer pour arriver
à Calais. Les Alemandes et les Hongroises, au bruit de
tant d'heureuses victoires, ont quitté les bords du Rhin
et du Danube; et les Polonnoises ceux du Boristhene et de la Vistule,
pour s'habituers sur les rives de la Seine. Les Italien[5]nes,
qui n'osoient s'embarquer à Gennes pour venir à
Marseille, de crainte des pirates, qui font de continuelles courses
sur la mer du Midy, ont passé les Alpes à Pignerol,
que la prudence du feu Roy a rendu François. Elles viennent
doncques se jetter entre les bras de vostre Majesté. Mais
à qui pourroient-elles plus justement aller? Les Princesses
ne se peuvent mieux addresser qu'à la plus noble Princesse
de la Chrestienté; les Reynes qu'à une grande Reyne
leur parente; les Reynes de France, qu'à celle qui porte
le Diadême qu'elles ont porté; les Sçavantes,
qu'à celle qui a succedé au sceptre et aux vertus
de tant de Reynes, et de Rois, qui ont esté les Genies
des bonnes Lettres; les Vaillantes, qu'à la compagne d'un
des plus genereux de tous les Rois, et à la mere d'un Roy
qui promet d'imiter la valeur et la Pieté de ses Ancestres;
celles qui font profession de la Sainteté, qu'à
celle qui parmy les plus eminentes grandeurs de la terre, mene
une vie toute du Ciel. Or comme plusieurs de ces Reynes, de ces
Princesses, et de ces Dames, ont vécu fort saintement,
nous pouvons croire qu'elles vivent pleines de gloire dans l'Eternité
bien-heureuse, où elles prient la Divine Bonté de
verser abondamment ses graces sur le Roy vostre Fils, et sur V.
M. afin que les faveurs du Ciel vous suivent tousjours, et que
cheris du Monarque [6] des Monarques, et reverez du monde, vous
puissiez voir finir ce siecle, qui a commencé par vostre
heureuse naissance. Ce sont les prieres que ces saintes Dames
font dans le Ciel, et les voeux que je fais et feray tous les
jours de ma vie, avec toute l'affection de mon coeur, et avec
toutes les forces de mon ame. Ces Heroïnes demandent encore,
que V. M. considere les merites des Princesses, qui auront l'honneur
de les amener devant vous. Jettez donc, MADAME, les yeux sur elles,
et ne les en destournez pas pour l'imperfection et l'incapacité
de celuy qui vous presente ce Livre. Il cedera tousjours quant
aux qualitez de l'Esprit, à tant de grands Hommes, qui
par une glorieuse émulation presentent leurs riches ouvrages
à vos Majestez; mais il ne cedera jamais à personne
en affection et en zele pour le Roy, et pour V. M. dont je suis,
MADAME,
De vostre Royal Couvent des Minimes de Paris le I. jour de janvier
1647.
Le tres-humble, tres-obeissant, et tres-fidele sujet et serviteur,
F. HILARION DE COSTE.