Anne de Saint Barthelemy, carmélite
extrait de la notice de ANNE DE LOBERA DITE DE JESUS.
[II, 838] La vraye pieté de
la Mere Anne de Saint Barthelemy fut si éclatante non seulement
dans l'Espagne, mais aussi en France, que MM. de Berule, du Val,
Gallement, Gaultier, Bertigny, Dom Jean Beaucousin Chartreux,
le Pere Pacifique Capucin, et le Grand François de Sales
Evéque de Geneve desirans travailler à l'établissement
de l'Ordre de sainte Terese en ce Royaume l'envoyerent demander
pour venir fonder l'Ordre en France, où elle arriva au
mois d'Octobre de l'an 1604. comme j'ay remarqué dans les
Eloges de Mademoiselle de Longueville et d'Anne de Jesus (1).
Anne de Saint Barthelemy estant au Monastere
de Nostre-Dame des Champs dit de l'Incarnation, les Superieurs
luy voulurent donner le voile noir suivant la volonté qu'avoit
eue sainte Terese et la Mere Marie de Saint Hierôme: mais
cette humble Religieuse avoit constamment refusé d'estre
du choeur et témoigné souvent qu'elle desiroit demeurer
toûjours avec le voile blanc en sa condition de Soeur Converse.
La Venerable Anne de Jesus tres-prudente Religieuse et digne [839]
Prieure n'estoit pas de l'avis des Superieurs, et il luy sembloit
que l'esprit d'Anne de Saint Barthelemy estoit bien fondé,
puis qu'il avoit l'humilité pour sa base, et qu'il n'estoit
pas necessaire qu'elle changeast d'estat, ny convenable d'introduire
en la Religion, cette translation des Soeurs Layes en Religieuses
du Choeur, et l'exhorta de demeurer dans l'estat où sainte
Terese l'avoit laissée. Mais elle ignoroit lors, que sainte
Terese avoit eu cette volonté, ce qu'ayant appris elle
se rangea du costé des Superieurs, du Reverend Pere Coton
et des Peres Jesuites, qui aprés avoir fait des prieres
pour ce sujet suivirent les sentimens des Superieurs, ensorte
que la Venerable Anne se vit obligée de recevoir le voile
noir avec un applaudissement universel d'un chacun, mais à
son grand regret, troublant par ses soûpirs et ses larmes
la joye de l'assistance, qui eut compassion de la voir si affligée
pour estre engagée à de grandes obligations par
ce subit changement de son estat. Car il est plus mal aisé
de persuader les vrays Saints à recevoir les honneurs,
que les pecheurs à endurer les travaux.
A méme temps on parla de fonder
le Monastere de Pontoise elle fut designée pour Prieure.
Ces deux Fondatrices du Carmel François, Mademoiselle de
Longueville la conduisit jusques à Saint Denys, pour monstrer
l'affection qu'elle portoit à cette nouvelle Religion,
et mettre les fondations en credit; et la Demoiselle Acarie la
conduisit jusques à Pontoise où le 16. de Janvier
de l'an 1605. l'on chanta la premiere Messe, on posa le saint
Sacrement, on fit la closture par l'authorité et avec le
consentement de Charles de Bourbon Archevéque de Rouen
et frere naturel du Roy Henry IV. et la Venerable Anne de Saint
Barthelemy donna commencement aux oeuvres pour lesquelles Nostre
Seigneur l'avoit envoyée en France: Et bien que les Meres
qui vindrent d'Espagne avec Anne de JESUS, sçavoir Isabelle
des Anges, Beatrix de la Conception, Leonor de Saint Bernard et
Isabelle de Saint Paul, fussent toutes d'un bel esprit, bien fondées
en la pratique de Religion et fort prudentes; neantmoins son âge
et sa longue experience la firent choisir par dessus les autres,
on ne peut pas dire qu'elle fut é-[840]leue faute d'autres,
attendu qu'elles ont esté des sujets dignes de plus grandes
charges. Nostre Seigneur illustra cette nouvelle Prieure d'un
miracle continuel. Elle se faisoit entendre et entendoit les langues
étrangeres. La Mere Leonor de Saint Bernard en la vie de
la Venerable Anne dit: Toutes les Françoises l'entendirent
comme si elle eut parlé François: de maniere qu'elles
sortoient du Chapitre aprés avoir ouy ses exhortations
rendans mille graces à Dieu, et quasi hors d'elles mémes
de contentement, et a esté et est encore avec les Flamandes,
que parlant son Espagnol, elles l'entendent toutes, et il est
certain qu'elle leur donne de telles instructions et enseignemens
en ses Chapitres et ailleurs, que ce n'est pas elle qui parle,
mais le Saint Esprit qui parle par sa bouche, par ainsi elle fait
un tres-grand fruit aux Religieuses et aux Seculieres qui ont
recours à elle en leurs ennuis et en leurs doutes.
La Venerable Anne de JESUS estant allée
par le commandement des Superieurs à la fondation du Monastere
de Dijon, on designa pour Prieure de celuy de Paris Anne de Saint
Barthelemy dont elle s'affligea fort. Les habitans de Pontoise
ayant appris cette nouvelle, la voulurent retenir jusqu'à
se mettre en armes, ce qui obligea les Superieurs de l'en tirer
à minuit avec les habits de l'un de ses neveux qui étudioit
lors dans l'Université de Paris.
Estant Prieure des Carmelites de l'Incarnation
ou Nostre-Dame des Champs, et Maistresse des Novices, la Venerable
Anne de JESUS la voulut mener en Flandre quand elle alla pour
fonder aux Pays-bas avec les Meres Beatrix de la Conception, Leonor
de Saint Bernard et les autres Religieuses; Anne de Saint Barthelemy
le refusa: mais elle ressentit fort son absence, particulierement
se voyant privée de la conversation de la Mere Leonor,
qui a tousjours esté aprés Dieu son unique consolation:
et quand elle se trouva sans aucune Religieuse et personne de
connoissance avec qui se pouvoir divertir, Nostre Seigneur s'absenta
aussi et la laissa au milieu des seicheresses spirituelles. Il
la traita lors comme une femme forte, ainsi il en use souvent
envers ses plus grands favoris. La Mere Anne de JESUS qui estoit
à Brusselle écrivit à la Mere Anne de Saint
Barthelemy, et la pria de la venir trouver; mais un des Superieurs
ne luy ayant pas voulu [841] permettre d'y aller, elle s'en excusa
derechef, et elle fut envoyée à Tours, pour établir
un Monastere qui a pour Fondateur Mr de Fontaine-Marans pere de
la Mere Magdelaine de Saint Joseph. Elle retourna à Paris
les trois ans achevez, ayant durant ce temps là grandement
edifié les habitans de cette ville capitale de la Touraine,
reprimé par sa patience l'insolence et les calomnies des
heretiques, et assisté par ses prieres plusieurs personnes
affligées ou malades, entre autres Mere Eleonor de Bourbon
Abbesse de Font-Evraud tante unique du Roy Henry le Grand, laquelle
mourut saintement le 26. Mars de l'an 1611.
Anne de Saint Barthelemy estant donc de
retour au Monastere des Carmelites de Paris elle eut la consolation
suivant son desir de voir l'Ordre des Peres Carmes Déchaussez
fondé à Paris et étably en France où
elle esperoit que ces Religieux feroient un grand fruit en la
mortification et austerité de vie jointe avec la predication
et la doctrine. Elle partit de Paris le 6. d'Octobre de l'an 1611.
aprés avoir demeuré environ sept ans en ce Royaume.
Elle fut receue avec une joye incroyable par les Meres Carmelites
du Monastere de Mons en Hainaut qui avoient par l'espace d'un
an entier, fait oraison particuliere pour obtenir cette faveur
de voir en leur Convent la bien-aymée Compagne de leur
Mere sainte Terese. Toutes la respectoient et tenoient comme une
Sainte, non seulement par reputation: mais par l'exemple qu'elle
donnoit à tous dans la pratique des vertus d'obeissance,
d'humilité et de toutes les autres.
(1) Voyez la page 313. du 2. Tome.