[I,69] ANNE D'EST OU DE FERRARE, DUCHESSE DE Guyse et de Nemours.
Le genereux et magnanime Hercule II. du nom Duc de Ferrare,
eut de sa femme Renée de France fille puisnée de
nostre Roy Louis XII. six enfans, trois fils et trois filles.
L'aisnée des filles est cette belle et vertueuse Princesse,
laquelle fut nommé Anne au sacrement de Baptéme,
en memoire de son ayeule maternelle Anne de Bretagne Reine de
France. Elle fut soigneusement nourrie et élevée
en la crainte de Dieu, et aux bonnes moeurs par le Duc de Ferrare
son pere, lequel comme Prince sage et avisé, voyant que
la Duchesse sa femme s'estoit laissée tromper par une fille
de Ferrare, nommée Olympe Fulvie Morat, fort docte et sçavante,
entachée de l'heresie de Calvin (qui fut luy méme
voir la Duchesse Renée pour la persuader d'embrasser son
opinion, et laisser l'ancienne et vraye creance de ses peres)
prit un soin particulier de l'instruction de ses enfans, dont
les trois fils ont été tres-zelez defenseurs de
la sainte foy, entre autres Louis Cardinal d'Est ou de Ferrare
Archevéque d'Auch et Protecteur de France en Cour de Rome,
duquel le temps qui efface tout n'effacera jamais la memoire,
mais elle demeurera à jamais glorieuse et florissante pour
ses vertus, particulierement pour ses courtoisies et sa bonté,
lequel méme des Ecrivains Espagnols ont appellé
Prince TRES-LIBERAL: aussi on peut dire sans vanité, mais
bien avec verité, qu'il a esté le plus liberal Prince
et Cardinal de son temps, [70] qui a merité d'estre appellé
ainsi que Tite les delices du genre humain, ayant esté
le thresor des pauvres, la splendeur du sacré College,
et l'ornement de la Cour Romaine. Entre les filles il cherit et
affectionna Anne son aisnée, laquelle il detourna de voir
et de frequenter la susnommée Fulvie Olympe Morat, fille
dont les moeurs estoient assez bonnes et la conversation honeste;
mais si fort zelée et attachée aux erreurs du Calvinisme,
qu'elle quitta pour ce sujet l'Italie et l'agreable sejour de
la Cour des Ducs de Ferrare avec un sien frere nommé Emile
plus jeune qu'elle, et se retira en Alemagne, où elle épousa
André Gruntler Medecin, et mourut à Hildeberg ville
capitale du Palatinat l'an 1555. estant âgée de 29.
ans. Ceux qui ont leu les lettres Latines d'Olympe fille du sçavant
Fulvie Peregrin Morat natif de Mantouë, qui ont esté
imprimées à Basle par le soin de Celio Secundo Curione
natif de S. Chirico prés de Thurin (lequel avoit aussi
quitté l'Italie pour faire librement profession de l'heresie
de Calvin) n'ignorent pas les artifices et les charmes dont cette
Dame Ferraroise se servoit pour faire embrasser les nouvelles
erreurs, et renoncer la foy Catholique à Anne d'Est Duchesse
de Guyse, sa lettre est datée d'Hildeberg le premier de
Juillet de l'an 1554. mais cette sçavante Princesse qui
avoit appris fort facilement les langues Grecque et Latine avec
Olympe, méprisa les douces paroles, et boucha ses oreilles
aux charmes de cette Syrene, ayant vécu et rendu ses derniers
soûpirs dans la vraye Eglise, hors de laquelle il n'y a
point de salut, et y ayant soigneusement fait instruire tous ses
enfans, comme la France sçait et l'a veu, et nous le rapporterons
en cet Eloge.
Hercule Duc de Ferrare ne se contenta pas
d'élever à la pieté Catholique et és
bonnes moeurs la Princesse Anne d'Est ou de Ferrare sa fille aisnée:
mais il voulut la marier hors d'Italie à quelque grand
Prince. Son premier dessein fut de luy donner pour mary le Prince
Sigismond Auguste Jagellon fils unique de Sigismond I. Roy de
Pologne (qui estoit lors veuf d'Anne d'Austriche Infante de Hongrie
sa premiere femme) et de faire épouser au Prince Alfonse
son [71] fils aisné l'une des filles du Roy de Pologne.
Sur ces entrefaites nostre Roy Henry II. envoya visiter Renée
de France Duchesse de Ferrare sa tante maternelle, et luy fit
dire qu'il desiroit que la Princesse Anne sa fille fust mariée
au Duc d'Aumale fils aisné de Claude I. Duc de Guyse. Renée
qui avoit tousjours le coeur tourné à la France
d'où elle estoit sortie, aima mieux ce mariage que celuy
que le Duc son mary avoit proposé avec le fils du Roy de
Pologne, lequel ne faisoit que d'entrer en son regne aprés
la mort du grand Sigismond son pere, qui advint la Feste de Pasques
de l'an 1548. Hercule Duc de Ferrare aussi ayant tousjours eu
de l'inclination au party François (comme tous les autres
Princes de cette tres-honorable Maison) se laissa aller aisément
au desir de la Duchesse sa femme, et ce qui luy fit prendre la
derniere resolution, fut que sa fille seroit toûjours en
la compagnie d'Antoinette de Bourbon Duchesse de Guyse sa belle
mere, qui avoit la reputation d'estre et estoit veritablement
la plus vertueuse et la plus Catholique Princesse de la France
et de la Chrestienté, et qui ne permettroit jamais que
pas une des Dames et des Demoiselles de la Princesse Anne sa fille
fist profession et favorisast les nouvelles opinions de Luther
et de Calvin. Ce Duc voulant obliger le Roy Tres-Chrestien, mena
luy méme sa fille à la Cour de France, et accompagna
le Roy Henry II. de Turin à Chambery, puis à Grenoble
et à Lyon.
Le Roy Henry II. estant à Moulins
l'an 1548. fit celebrer les fiançailles de sa cousine germaine
Anne d'Est ou de Ferrare avec le fils aisné du Duc de Guyse,
et la méme année estant à S. Germain en Laye
elle épousa ce vaillant Prince François de Lorraine
Duc d'Aumale, et depuis II. Duc de Guyse, l'honneur et la gloire
de la tres-ancienne Maison de Lorraine, de laquelle comme d'une
pepiniere sont sortis de braves Princes qui ont planté
en diverses contrées du monde les palmes et les lauriers
de leur valeur et de leur pieté. Ce ne fut pas un petit
bon-heur à cette Princesse d'avoir pour mary un Prince,
lequel a acquis la reputation d'estre l'un des plus vaillans et
des plus heureux Capitaines de son siecle, qui a fait paroistre
sa valeur aux [72] plaines de Renty et de Dreux, et aux assauts
de Calais et de Thionville, qu'il osta aux Anglois et aux Espagnols;
et à la garde de Mets, où il arresta les conquestes
de ce grand Empereur Charles V. et luy borna son plus outre,
et pour parler avec un grand homme d'Estat tres-fidele serviteur
de nos Rois. C'est un Prince auquel la France confesse par
tout librement qu'elle luy doit son honneur et sa grandeur, et
la Chrestienté sa conservation. Ce ne fut pas aussi
un petit honneur à ce Prince d'avoir pour femme une Princesse
petite fille, niece et cousine de nos Rois, extraite du costé
maternel des fleurs de Lis Royales, et du paternel de l'Aigle
d'Est ou Este, et des Lis de Ferrare: Maison si ancienne et si
illustre que les Historiens en font voir l'extraction de Caius
Atius fils de Gaius, et Martia Decution et Prince d'Est l'an de
nostre salut 402. Les curieux qui en desireront apprendre les
particularitez, auront recours à Jean Baptiste Pigna, qui
a écrit en Italien l'Histoire des Princes Atestins ou d'Est,
laquelle a esté mise en Latin par Jean Barone Jurisconsulte,
et dediée au Duc Alfonse II. Dame si honneste et si belle,
qu'elle a emporté le prix de beauté accompagnée
d'une bien-seante gravité sur plusieurs Princesses et Dames
de son temps, de laquelle le Prince de nos Poëtes chantoit
fort bien.
Venus la sainte en ses graces habite,
Tous les amours logent en ses regards,
Pource à bon droit telle Dame merite
D'avoir esté femme de nostre Mars (1).
Elle eut de ce Prince Lorrain sept enfans, une fille unique
nommée Caterine Marie, qui fut la seconde femme de ce tres-genereux
et tres-Catholique Prince Louis de Bourbon Duc de Montpensier:
lequel pour son grand zele à la vraye Religion, au service
de nos Rois, et au bien de l'Estat, a merité ce beau titre
et surnom de BON, et six fils, dont trois sont decedez en jeunesse,
François âgé de 15. ou 16. ans en opinion
de sainteté: et trois sont celebres et renommez dans l'Histoire,
Louis Hypolite Cardinal et Archevéque de Reims, premier
Pair de France, et les deux autres ont esté Henry I. du
nom et III. Duc de Guyse, [73] né à Joinville l'an
1550. trois mois devant la mort de son ayeul Claude I. Duc de
Guyse, qui s'est fait signaler au siege de Ziget en Hongrie, et
à celuy de Poitiers qu'il soûtint contre les Protestans
ou Huguenots, avec pareil honneur que son pere celuy de Mets contre
les Espagnols et Allemans, et aux défaites des Reistres.
Charles Hercule né au chasteau de Meudon lés Paris
le 25. de Mars 1554. I. Duc de Mayenne, qui a esté chercher
des palmes en la Grece, et a servy avec une louable fidelité
le Roy Charles IX. à la Rochelle et à Brouage, le
Roy Henry III. contre les Heretiques rebelles de Guyenne et de
Daufiné, et le Roy Henry le Grand au siege d'Amiens, le
Roy Louis le Juste la premiere année de son regne, lequel
par le malheur du temps ayant esté le Chef de la Ligue,
il a empesché sagement durant cette saison miserable les
souslevemens populaires, et la dissipation de l'Estat, et rompu
en cela les desseins des Estrangers et des mauvais François.
Anne d'Est Duchesse de Guyse porta un grand
amour et respect au Duc François son premier mary, auquel
elle rendit de bons services aprés qu'il fut blessé
au siege d'Orleans, l'assistant et servant continuellement jusques
à son heure derniere, à laquelle ce Prince un peu
devant que mourir, dit ces paroles pour marque de l'affection
qu'il luy portoit, et l'estime qu'il faisoit de sa vertu, de ses
merites, et de sa sagesse, comme j'ay appris de Lancelot de Carles,
Bourdelois, Evéque de Riez en Provence, dans la lettre
qu'il écrivit au Roy Charles IX. sur la mort de ce Duc
de Guyse.
Nous avons ma chere et bien-aimée
compagne longuement esté conjoints ensemble par le sainct
lien de foy et d'amitié avec une entiere communion de toutes
choses. Vous sçavez que je vous ay tousjours aimée
et estimée autant que femme peut estre, sans que nostre
mutuelle amitié ait receu aucune diminution en tout le
temps de nostre mariage, et je me suis tousjours mis en devoir
de le vous faire connoistre, et vous à moy, nous donnans
tous les contentemens que nous avons peu. C'est pourquoy je vous
prie maintenant que je vais rendre mon esprit à Dieu, que
pour son amour et pour l'affection que m'avez tousjours témoignée,
vous preniez un grand soin [74] de nourrir nos enfans en
l'amour et crainte de Dieu, pour obeïr à ses commandemens,
et suivre le chemin de la vertu, de les entretenir en l'obeïssance
du Roy, de la Reine, et de Messieurs ses enfans, sans reconnoistre
que leurs Majestez et mesdits Seigneurs. Estant asseuré
de vostre fidelité et de vostre bonté, c'est la
seule et unique demande que je vous fais à mon depart de
ce monde.
Aprés que ce genereux Prince vray
François de nom, de nation, et d'affection, fut passé
de cette vie à l'autre, cette magnanime Duchesse porta
la perte de ce grand Duc avec une ferme constance: elle fut se
jetter avec ses enfans et ses beaux freres par plusieurs fois
aux pieds du Roy Charles IX. pour avoir justice des autheurs de
l'assassinat de son mary, dont elle soupçonnoit Gaspar
de Colligny Seigneur de Chastillon sur Loin Admiral de France,
qui se vouloit d'un costé purger, et de l'autre se tenoit
sur ses gardes, et donnoit ordre de se defendre par le moyen des
Huguenots, qu'il avoit presque tous à sa devotion. Ce que
prevoyant le Roy Charles et la Reine sa Mere, commanderent à
la Duchesse Douairiere de Guyse et à ses enfans d'attendre
le temps et l'occasion. Cependant leurs Majestez donnerent au
fils aisné d'Anne l'estat de Grand-Maistre de France, et
les Gouvernemens de Champagne et de Brie, et au puisné
la dignité de Grand Chambellan, dont le feu Duc de Guyse
leur pere avoit esté honoré par nos Rois pour ses
fideles services.
Un jour entre autres cette Princesse (qui estoit la generosité
méme) se jetta aux pieds de ce jeune Monarque portant son
grand deuil, estant assistée d'Antoinette de Bourbon Duchesse
Douairiere de Guyse, de Louis de Lorraine Cardinal de Guyse Archevéque
de Sens, de Claude Duc d'Aumale, et de René Marquis d'Elbeuf,
et presenta les trois fils du defunt, et demanda avec sa belle-mere,
ses beaux-freres, et ses enfans, justice de la mort du mary, du
fils, du frere et du pere, avec des larmes et des plaintes qui
donnoient aux uns de la commiseration et de la pitié, et
allumoient aux coeurs des autres l'indignation et la vengeance
contre ceux qui estoient soupçonnez d'avoir commandé
ce coup-là. Elle ne voulut pas que l'on nommast [75] l'Admiral,
mais elle et tous les parens du defunt vouloient bien que le Roy
Charles sceust qu'autre que luy n'en estoit cause. Elle demanda
avec eux un Parlement pour en connoistre envers tous et contre
tous: la Cour de Parlement de Paris qui est la Cour des Pairs
en eut la connoissance, et ordonna les Grand' Chambres du Conseil
et de la Tournelle assemblées, que cette Princesse veuve
de ce Lieutenant de Roy, et Pair de France, et tous les parens
joints à elle seroient ouis sur ce qu'ils entendoient remonstrer
à la Cour: cette forme de demander justice publiquement
et en pleine Audience fut trouvée fort extraordinaire,
mais la qualité des personnes qui se plaignoient et l'enormité
du crime duquel on demandoit justice en ostoit l'estonnement à
ceux qui n'ignoroient pas que le Roy Charles VI. avoit commandé
que l'excés commis sur Olivier de Clisson son Connestable
fust traité publiquement. Pierre Versoris Advocat de cette
Princesse, et l'un des plus celebres du Parlement, plaida la requeste,
et aprés avoir representé les services de Claude
et de François Ducs de Guyse à la Couronne de France,
les vertus et les merites de celuy qui avoit esté assassiné,
ses exploits de guerre, la cruauté et l'inhumanité
de ceux qui avoient porté l'assassin à commettre
ce lasche et detestable forfait, il conclud à ce que la
requeste et celle qui estoit presentée à la Cour
fust enregistrée, et que faisant droict sur icelle, il
pleust à la Cour de commettre deux Conseillers, tant pour
informer que pour rapporter les informations et autres pieces
servans à la cause. L'Admiral qui craignoit le Parlement
de Paris comme trop Catholique, faisoit tous ses efforts pour
evoquer l'affaire au Grand Conseil, disant que la pluspart des
Conseillers du Parlement s'estoient declarez ses ennemis, et de
ses freres, le Cardinal de Colligny ou de Chastillon, et le Seigneur
d'Andelot. Anne d'Est Duchesse de Guyse n'en demeura pas là,
ne voulant point plaider devant d'autres Juges, alleguant que
ce Grand Conseil ne connoissoit des causes criminelles. Les Huguenots
partizans de l'Admiral ne vouloient pas paroistre qu'au Grand
Conseil, et les Catholiques amis et serviteurs de cette Duchesse
avoient leur recours au Parlement.
[76] Cette Princesse ne témoigna
pas seulement l'affection qu'elle portoit à la memoire
de son premier mary, par la peine qu'elle prit de demander justice
des autheurs de l'assassinat commis en sa personne, mais aussi
par le soin qu'elle eut de luy faire rendre les derniers devoirs
par de magnifiques pompes funebres, comme j'ay remarqué
en l'Eloge de ce genereux Prince et vaillant Capitaine dans le
Traité des Gouverneurs de Daufiné. Les curieux
qui en voudront apprendre les particularitez auront recours à
l'Histoire de Beaucaire Evéque de Mets, du President
de Thou, de Myles Pyguerre, de Mathieu, aux Annales de
Belleforest, aux Lettres de Pasquier, et à la Gaule
Chrestienne de Robert.
L'assemblée des notables qui se
tint à Moulins en Bourbonnois, où les Maisons de
Guyse et de Chastillon se reconcilierent, sinon en effet au moins
en apparence, estant finie, Anne d'Est Duchesse Douairiere de
Guyse se remaria avec ce beau et vaillant Prince Jaque de Savoye
Duc de Nemours et de Genevois l'an 1566. au chasteau de saint
Maur lés Fossez prés Paris, en presence du Roy Charles,
de la Reine Caterine sa mere, et de toute la Cour.
Anne de Ferrare comme Dame sage et avisée,
ne voulut point épouser le Duc de Nemours, qu'aprés
que le Pape Pie V. eut declaré nulle la promesse que Françoise
de Rohan, qui faisoit profession du Calvinisme disoit avoir de
ce Prince de la Maison de Savoye, dont elle avoit un fils nommé
Henry, qu'elle faisoit appeller le Prince de Genevois, et que
le grand procés commencé depuis plusieurs années
entre ce Duc de Nemours et la susnommée Françoise
fille de René Vicomte de Rohan, depuis appellée
la Duchesse de Lodun, et la Dame de la Garnache, eust esté
entierement finy et terminé.
Dieu benit le mariage de Jaque de Savoye
Duc de Nemours et de Genevois, et d'Anne d'Est ou de Ferrare sa
femme, qui eurent trois enfans, deux fils et une fille nommée
Marguerite, née à Paris au mois de Juillet de l'an
1568. laquelle sa marraine Marguerite de France Duchesse de Savoye
fit venir en Piémont, où elle mourut à l'âge
de trois [77] ans. Anne Duchesse de Nemours véquit en grande
paix et amitié avec ce beau Prince son second mary, lequel
a rendu de signalez services à cette Couronne, tant en
France qu'en Italie, par ses armes et ses bons conseils, sous
les regnes des Rois Henry II. François II. Charles IX.
et Henry III. entre autres lors qu'il fut d'avis que le Roy Charles
se retira en sa ville de Paris, quand on découvrit l'entreprise
de Meaux, et que les rebelles de la Religion pretenduë reformée
voulurent surprendre sa Majesté au chasteau de Monceaux.
Ce Prince illustre surgeon de la Maison
de Savoye (de laquelle la valeur et la generosité est connuë
par l'Univers) estant fils de Philippe Duc de Nemours et Comte
de Geneve, et de Charlote d'Orleans de la Maison de Longueville,
se voyant incommodé des gouttes qui le travailloient grandement
sur la fin de ses jours, luy qui avoit esté en sa jeunesse
le plus dispos Prince de son temps, s'adonna pour se divertir
parmy ses douleurs aux belles et subtiles operations qui paroissent
dans la fonte des metaux et dans la separation de leurs principes,
comme aussi à la Poësie, à la lecture des bons
Livres, (car il parloit fort aisément Latin, François,
Espagnol et Italien) à la Peinture, à la Sculpture,
à l'Agriculture, et à l'Architecture, faisant bâtir
avec magnificence le beau chasteau de Verneuil, entre Senlis et
Creil sur Oyse, estant assisté en ses estudes et exercices
de la Duchesse Anne d'Est sa femme, qui n'ignoroit pas les belles
lettres et les sciences, comme j'ay remarqué cy-dessus.
Ceux qui par une louable curiosité
alloient se promener à Verneuil, recevoient un grand contentement
et satisfaction de voir ce chasteau, que le Duc et la Duchesse
de Nemours faisoient bastir en ce lieu là, qui est l'une
des belles maisons de France et de l'Europe (2), tant en assiete
qu'en architecture, et en autres singulieres commoditez qui l'accompagnent:
comme eaux vives, un Parc de cinq cens arpens, embelly d'une infinité
de routes, d'allées, de cabinets ombrageux, de Jardins
beaux et spacieux, et une plaine d'un costé s'estendant
deux ou trois lieuës; le tout à la [78] verité
admirable: mais ils estoient encore plus ravis de voir le Duc
de Nemours en ce qu'il sembloit n'ignorer rien des Sciences et
des Langues, et qu'il prenoit un singulier plaisir à composer
plusieurs belles choses et rares (qui ne cedoient point aux ouvrages
de ce sçavant Prince Napolitain Mathieu d'Aquavive Duc
d'Atrie) et vaquer jour et nuit à l'estude dans sa vie
sedentaire, à laquelle sa maladie l'obligeoit; sinon lors
que le beau temps le convioit d'aller à la chasse, où
il se faisoit souvent mener en une litiere découverte,
pour avoir le plaisir de voir courre un cerf, un chevreuil, un
lievre, un renard, ou bien de voir voler un heron, un canard,
une perdrix, une pie, fuyant suivant les saisons toute oisiveté.
Tandis que Jaque Duc de Nemours employoit
ainsi tout son temps, ou à donner des avis pour le bien
de l'Estat, ou aux estudes des lettres, ou en ses bastimens et
jardinages, ou aux exercices honnestes de la chasse, la Duchesse
sa femme venoit souvent à la Cour du Roy Henry III. pour
soliciter les affaires de leur maison, trouver les moyens de fournir
aux frais de la dépense que faisoit ce Prince magnifique,
et se faire payer des debtes qui leur estoient deuës; estant
bien venuë et honorée des grands et des petits, tant
pour ses merites que pour estre la petite fille du Roy Louis le
Pere du Peuple; entre autres des premiers Prelats de ce Royaume,
comme ils firent voir luy ayans donné entrée en
leur assemblée qui se tint à S. Germain des Prez
lés Paris l'an 1580. comme j'ay appris de Guillaume de
Taix Doyen de S. Pierre de Troye (qui fut aussi Abbé de
Basse-Fontaine aprés ce grand homme d'Estat Sebastien de
Laubespine Evéque de Limoges) en ses Memoires des affaires
du Clergé de France.
Durant ce temps Madame de Nemours, qui
estoit en ladite Eglise de S. Germain, se disposoit de venir en
nostre Assemblée, et par l'organe de l'Advocat Versoris
nous faire entendre comme justement la somme de six vingts tant
de mille livres qu'elle demandoit au Clergé luy estoit
deuë, ledit Versoris en fit une belle et longue Harangue,
remonstrant la source et l'origine de ce debt, creé sur
le Roy, premierement par loyal prest, et puis pour dot de mariage,
[79] pensions et recompenses de services, tant de Monsieur
de Nemours, que de la posterité de ladite Dame, entendant
et remarquant par cette posterité Messieurs ses enfans
les Ducs de Guyse et de Mayenne, et depuis assigné sur
le Clergé par bons contracts, desquels il faisoit apparoir,
passez par les Sindics et tournez in rem Cleri, ayant déduit
cela richement, comme il est grand Orateur. Monsieur de
Lyon s'adressa à ladite Dame, qui comme petite fille d'un
Roy de France, estoit assize entre luy et Monsieur de Bourdeaux,
lieu le plus eminent de la compagnie, et luy dit que la compagnie
estoit marrie de ce qu'elle avoit pris la peine de venir là,
et qu'il eust suffy que Monsieur Versoris y fust venu, et qu'incontinent
que l'on auroit mis fin aux affaires que l'on avoit à traiter
avec sa Majesté, l'on luy feroit réponse, et toute
raison et justice.
Jacques de Savoye Duc de Nemours, duquel
Ronsard décrit la valeur et la beauté en l'un de
ses Sonnets, deceda à Annessy au Comté de Foucigny
le 19. de Juin 1583. estant plus accablé de maladies que
d'années, laissant Anne de Ferrare veuve pour la seconde
fois, non sans regret de survivre à ce courageux Prince;
mais elle eut cette consolation en sa perte, qu'elle le voyoit
revivre en deux beaux enfans, et genereux comme leur pere, Charles
Emanuel Duc de Nemours né au Chasteau de Nanteuil le Haudouin
le 7. de Fevrier 1567 lequel dés l'âge de quatre
ans se fit admirer pour son adresse et sa hardiesse à la
Cour d'Emanuel-Philibert Duc de Savoye, et estant encore jeune
durant nos guerres plus que civiles soustint le siege de Paris,
non contre un Prince foible d'experience, mais contre le plus
grand Roy et le plus brave Capitaine de la terre. Ce Prince le
plus suivy et caressé des honnestes gens qui ait esté
de son âge, et qui le meritoit aussi, digne d'une plus longue
et heureuse vie, estant decedé à l'âge de
vingt-huit ans, au grand regret de la Duchesse de Nemours sa mere,
eut pour successeurs aux Duchez de Genevois, et de Nemours son
frere Henry de Savoye Marquis de Saint-Sorlin, né à
Paris à l'Hostel de Nemours, le trentiéme d'Octobre
1572. Prince vaillant et sçavant, duquel un Prelat de nostre
France, disoit de son vivant, que l'Europe nourrissoit peu de
Princes qui luy [80] fussent conferables pour l'intelligence de
la delicatesse de la Prose et de la mignardise des Vers, les deux
poles et les sources de la parfaite eloquence. Ce Prince dernier
fils d'Anne d'Est Duchesse de Nemours (qui est decedé au
mois de Juillet 1632.) a eu d'Anne de Lorraine Duchesse d'Aumale
sa femme, (fille de Charles de Lorraine Duc d'Aumale, Comte de
saint Valier, Seigneur d'Annet, et Grand Veneur de France, et
de Marie de Lorraine d'Elbeuf son épouse) decedée
à Paris le dixiéme Fevrier 1638. quatre enfans:
à sçavoir:
François de Paule de Savoye Prince
de Genevois, mort à l'âge de huit ans.
Louis de Savoye Duc de Nemours, Prince
de grande esperance, fort courtois et affable, decedé Chrestiennement
à Paris dans son Hostel de Nemours, estant âgé
de vingt ans, le 16. Septembre 1641. peu de jours aprés
estre de retour du siege et prise d'Arras, où il avoit
bien servy le Roy Louis XIII.
Charles Amedée de Savoye, Prince
bien né, premierement Duc d'Aumale, aujourd'huy Duc de
Nemours par la mort de son frere, a épousé le vingtiéme
de Juillet mil six cens quarante trois, Isabelle de Vendosme fille
unique de Cesar Duc de Vendosme, d'Estampes, et de Beaufort, et
de Françoise de Lorraine Duchesse de Mercoeur, Princesse
de Martigues et d'Annet, et soeur des Ducs de Mercoeur et de Beaufort,
de laquelle il a eu trois enfans, deux filles et un fils. Ce Prince
a servy dignement nostre jeune Monarque Louis Dieu-donné
aux sieges de Graveline, et du Fort de Mardick, sous l'Altesse
Royale de Monseigneur le Duc d'Orleans oncle du Roy.
Henry de Savoye Duc d'Aumale, et Marquis
de saint Sorlin, jeune Prince qui nous fait esperer qu'il ne degenerera
pas de ses ancestres; mais qu'il suivra leurs traces et leurs
inclinations, en ayant desja donné de bonnes preuves dans
le College de Clermont, ou des Jesuites, où il a estudié,
et soustenu des Theses en Philosophie, et en Theologie avec l'admiration
des assistans.
Anne d'Est Duchesse de Chartres, de Guyse,
de Gene-[81]vois et de Nemours, digne mere de tant de braves Princes
des tres-illustres et tres-genereuses Maisons de Lorraine et de
Savoye, femme de deux grands Capitaines, fille et soeur des magnifiques
Ducs de Ferrare, ausquels nul defaut ne se trouvoit sinon en leur
bonté, leur generosité, et leur liberalité,
passa le reste de ses jours par l'espace de 23. ans en viduité,
pendant lesquels elle receut de grandes afflictions et déplaisirs,
qu'elle porta avec une grande constance. Elle vit mourir deux
de ses fils, le Duc et le Cardinal de Guyse à Blois. Deux
des autres, à sçavoir le Duc de Nemours Charles
Emanuel, et le Duc de Mayenne ne vivre pas en bonne paix et amitié,
et méme durant leur meilleure intelligence unir plutost
leurs forces que leurs volontez à l'avancement de leur
cause. Elle vit celuy-là arresté deux fois prisonnier
à Blois et à Lyon, et celuy-cy avoir esté
plus malheureux qu'heureux en ses desseins et entreprises. Elle
supporta durant l'absence du Duc de Mayenne de Paris, l'insolence
des Seize aprés la mort du President Brisson, avec une
grande patience accompagnée d'une louable discretion et
prudence pour dissimuler sa douleur. Elle fut aussi quelques jours
arrestée prisonniere à Blois et à Amboise.
Deux Historiens modernes ont remarqué que cette Princesse
estant embarquée sur la riviere de Loire pour aller de
Blois à Amboise, se retourna vers le chasteau de Blois
où estoit la statue du Roy Louis XII. son ayeul maternel,
et s'écria la larme à l'oeil et les mains au Ciel
disant ces paroles: Ah! grand Roy, avez-vous fait bastir ce
chasteau pour y faire mourir les enfans de vostre petite fille?
Elle vid sa Maison et sa race la tres-illustre et tres-ancienne
famille des Atestins ou d'Est, qui avoit duré plus de sept
cens ans, et que les Ferrarois croyoient devoir durer eternellement,
prendre le chemin de ces illustres Maisons de Milan, de Montferrat,
de Sanseverin, de Malateste, de Saluces, de Seve et autres, jadis
si celebres et si renommées dans l'Italie qui sont parmy
les cendres, par la mort de son frere aisné Alfonse II.
du nom V. et dernier Duc de Ferrare, decedé sans enfans
au grand regret de ses sujets, particulierement des peuples du
Ferrarois, et des habitans [82] de la ville capitale, qui disoient
que leurs Marquis et puis leurs Ducs qui portoient le nom D'EST,
Nel mistero di quel nome, promettono l'eternità
d'il gouverno, c'est à dire, dans le mystere de ce
nom ils se promettent l'eternité du gouvernement.
Si est-ce que les accidens nouveaux qui
leur sont survenus depuis quelques années, les ont contraints
d'adjouster, Quanto pero d'eternità puo dar' ne il mondo,
qui veut dire autant toutesfois d'eternité que le monde
en peut donner. Veu qu'outre les tremblemens de la terre, particulierement
celuy de l'an 1570. qui ont autrefois secoué bien rudement
leur ville, et la riviere du Pau qui gaste tous les jours une
grande partie de leur territoire; le defaut de mâles (parce
que Ferrare est un fief de l'Eglise) a donné occasion au
Pape Clement VIII. qui estoit lors Lieutenant de Dieu en terre,
leur ayant osté la ville et Estat de Ferrare, de leur faire
avouer qu'il n'y a que Dieu seul qui est au Ciel qui puisse porter
en effet le nom D'EST: non pas que ce ne soit encore et autant
que jamais une tres-grande et illustre famille, et qui de tout
temps, et méme à present a eu de grands et notables
personnages, les Cardinaux d'Est et les Ducs de Modene: mais c'est
pour monstrer que la vraye Maison D'EST est celle de Dieu, comme
la seule qui se peut glorifier de jouir de l'Eternité.
Par la mort d'Alfonse d'Est Duc de Ferrare,
qui n'avoit point eu d'enfans de ses trois femmes, le Pape Clement
VIII. (comme je viens de remarquer) reunit ce beau Duché
au domaine de l'Eglise. La reverence que cette grande Princesse
fille d'une fille de France portoit au S. Siege, fit qu'elle ny
ses enfans et petits enfans les Ducs de Guyse, de Mayenne, et
de Nemours, ne contesterent pas ce Duché avec sa Sainteté,
comme fit Cesar d'Est fils d'Alfonse d'Est Marquis de Montecchio
fils naturel d'Alfonse I. Duc de Ferrare, qui fut contraint de
quitter ce beau et riche Duché, et se contenter de ceux
de Modene et de Rege, et de la Principauté de Carpy.
Ce Prince Cesar d'Est (qui avoit esté
institué heritier par son cousin Alfonse deuxiéme
Duc de Ferrare en une par-[93 [83]]tie de ses biens, avec Anne
de Ferrare ou d'Est Duchesse de Nemours soeur du Ferrarois) voulut
aussi prendre la qualité de Duc de Chartres, mais cette
Princesse ne le voulut jamais permettre; pour raison de quoy il
y eut un grand procés et differend entre Anne et Cesar
d'Est, agité par quatre matinées en la Cour de Parlement
de Paris, par Antoine et Isaac Arnauld Advocats: car Anne de Ferrare
Duchesse de Nemours pretendoit le Duché de Chartres et
les villes de Montargis et de Gisors avec les engagemens sur les
Vicomtez de Caen, de Bayeux et de Falaise luy appartenir par la
loy d'Aubaine et en vertu du contract de mariage de Renée
de France Duchesse de Ferrare sa mere. Cesar Duc de Modene au
contraire soustenoit, que l'aubaine estant du droict positif et
civil des François, il ne pouvoit pas obliger les Princes
souverains, mémement Etrangers, qui ne sont point astraints
les uns aux autres que par le droit des gens, universel par toute
la terre, qui n'est reputée qu'une grande Cité,
de laquelle tous les peuples doivent estre reputez Citoyens, et
nul Forain et Etranger. Neantmoins la Duchesse de Nemours fondée
en un droict plus apparent et certain, obtint ce Duché
et les autres biens par un Arrest celebre donné au mois
de May de l'an 1601. comme remarquent le President de Thou et
les freres de sainte Marthe, et que l'on peut voir dans les Plaidoyez
de Louis Servin Advocat general du Roy en la Cour de Parlement,
qui donna ses conclusions en faveur de cette Princesse, qui est
louée pour sa douceur, sa bonté, sa liberalité,
sa constance, sa generosité, et ses autres vertus par plusieurs
de nos Historiens, entre autres par le President de Thou, qui
n'en parle jamais sans Eloge dans tous les V. Tomes de l'Histoire
de son temps, et souvent l'appelle HEROINE. Guillaume Cambden
Anglois en fait aussi honorable mention en son avis au Lecteur
de son Histoire d'Elizabet Reine d'Angleterre, mortelle ennemie
des enfans de cette Duchesse de Guyse et de Nemours, laquelle
tant pour son extraction tres-illustre que pour ses perfections
et merites a esté honorée par nos Roys Henry II.(3)
François II. Charles IX. et Henry IV. Ce dernier la pria
d'aller à Mar-[84]seille recevoir la Reine Marie sa femme,
et assista aux entrées que fit sa Majesté dans les
villes de Marseille, d'Aix, d'Avignon, de Montlimart, de Valence,
de Vienne et de Lyon.
En recompense de sa liberalité et
de ses autres vertus, Dieu l'a fait vivre plusieurs années,
et a eu cette faveur du Ciel de parvenir à une heureuse
vieillesse, estant decedée à son Hostel de Nemours
à Paris le 17. de May de l'an 1607. âgée de
76. ans, aprés avoir exhorté ses enfans et petits
enfans de vivre et suivre la vertu, la pieté et Religion
de leurs peres, et leur avoir donné sa derniere benediction,
et receu dignement et devotement les saints Sacremens de l'Eglise,
en presence de Charles Loppé Docteur en Theologie de la
Faculté de Paris, Grand-Maistre du College de Navarre,
et Curé de S. André des Arcs, des Peres Alexandre
George et Menage, Jesuites, et de plusieurs Religieux Augustins
qui l'ayderent à bien mourir. Son corps fut porté
à l'Eglise de Nostre-Dame d'Annessy en Savoye proche de
celuy de Monsieur de Nemours son second mary, et son coeur à
l'Eglise de S. Laurens au chasteau de Joinville en Champagne,
où gist le Duc de Guyse son premier mary; ses entrailles
inhumées en l'Eglise des Augustins de Paris.
On fit ses funerailles és Eglises
des terres qui luy appartenoient, tant en France qu'en Savoye,
entre autres en celle de la Ferté-Bernard au païs
du Maine, où Severin Bertrand Docteur és Droits
en l'Université de Paris, et Curé de la Ferté,
prononça l'oraison funebre qu'il a depuis publiée:
lequel donne plusieurs beaux Eloges à cette Duchesse; entre
autres qu'elle a esté l'une des plus grandes et plus vertueuses
Princesses de ce siecle, une Judit, une Ester, une Paule, une
seconde Blanche pour avoir élevé si noblement ses
enfans; tres-sage en ses prosperitez, encore plus patiente en
ses adversitez; qui s'est renduë plus admirable et digne
d'honneur et de respect par son humilité, sa pieté,
sa modestie, sa magnanimité, et les autres divines qualitez
de son ame, que par la beauté de son corps, accompagnée
d'une grace singuliere, ses richesses, ses couronnes Ducales et
toutes les grandeurs et les faveurs du monde.
[85] Aprés l'oraison funebre de
Severin Bertrand, l'on voit cet Epitaphe Latin composé
par ce Docteur en Droict, ou par Denys Gaudin Lieutenant de la
Ferté Bernard, lequel j'ay mis en François en faveur
des Dames et des Lecteurs qui n'ont pas la connoissance de la
langue Romaine.
[colonne gauche] A LA MEMOIRE DE LA PRINCESSE Anne de Ferrare
Duchesse de Nemours.
ARRESTE toy Passant, approche et lis les
louanges de cette defunte. Tu apprendras son nom et les rencontres
de sa vie. Louis XII. Roy de France estoit son ayeul, Hercule
II. Duc de Ferrare estoit son pere, et tous deux ont esté
la lumiere de leur siecle. Elle a esté mariée à
deux Ducs, le premier fort de courage et genereux a chassé
de la France ses ennemis avec l'honneur et la gloire des François,
lequel enfin ayant esté malheureusement frappé par
un traistre assassin, mourut de ses blessures. Elle n'a point
cessé d'honorer la memoire de ce defunt, et de regreter
amerement sa mort. Aprés le Duc de Guyse elle épousa
en secondes noces le Duc de Nemours, aussi grand par les exploits
de ses armes, comme il estoit illustre par la Noblesse de sa Maison
et sa vertu, lequel trépassa aprés avoir esté
tourmenté de violentes et continuelles douleurs de la goutte,
et a transferé à ses enfans ses merites, en telle
sorte qu'il sembloit revivre en eux. Les enfans de ses deux maris
et par le nom de leur race et par les rencontres de leur vie ont
succedé à la reputation de leurs peres, desquels
la renommée a passé jusques à eux, puisque
les peres et les enfans ont couru la méme fortune. Ceux
qu'elle a eu pour maris en la vie, elle les a veus mar[86]tyrs
en leur mort. Heureuse en l'enfantement de ses enfans, et prudente
en leur decés: pendant qu'elle pleure la mort de deux de
ses enfans, un troisiéme fut empoizonné, lequel
rechercha en mourant plûtost l'amour de Dieu que le secours
des hommes. Elle a tousjours esté modeste en prosperité
et patiente en adversité. Passant ne refuse point l'assistance
de tes prieres que te demande cette pieuse Dame, laquelle a tousjours
vécu chastement, et qui a esté l'épouse de
deux grands Capitaines. Elle a passé de cette vie à
l'autre estant âgée de 76. ans, aprés avoir
commandé que l'on portast son coeur avec le corps de son
premier mary, et son corps au tombeau de son second, et rendu
son esprit à Jesus-Christ à Paris l'an 1607. le
17. de May.
[colonne droite] PIIS MANIBUS
Principis Annae à Ferraria Ducis Nemursia.
Viator siste viam, obuiam veni:haec huius defunctae profero laudi.
Audi nomen et omen. Auus Rex Galliae Ludouicus XII. Pater Hercules
Secundus, FERRARIAE DUX, et lux uterque saeculi: duobus nupta
ducibus, quorum alter fortis animo et virtute, tutè Galia
cum gloria Gallorum hostes ubicumque superauit, tandem proditore
Laesus obiit, defunctu amare, et amarè obitm lugere non
desiit. Post Guisium, Nemursium sponsum habuit, magnum armis,
laudibus, et sanguine; qui podagravexatus è vita decessit;
et cessit filiis merita, itaut in illis renouaretur iuuentus.
Vtriusque mariti sata est proles, nomine et omine digna parentum
fama, cum rumor paternus, liberis fuerit aternus; sorte cùm
fortuna une sit omnibus. Quos habuit maritos in morte vidit martyres:
foelix in puerorum partu, prudens in obi [86]tu. Cùm
ad hoc amborum plangeret funus, unus iterum veneno mortem oppesiit,
et petiit non vulgi clamorum, sed Dei amorem: semper in prosperis
sapiens, in adversis pariens, devota vota rogat; et sic casta
castè vixit, vt digna bini caesaris mulier atatis suae
LXXVI. Cor et corpus cordi et corpori vivoru reddi lubens ad Christum
spiritum spirans, et volens euolauit Parisiis anno 1607. 16. Kalendas
Iuny.
(1) Ronsard.
(2) Le Roy Henry le Grand l'a achetée de cette Princesse
pour le donner à Henriette de Balsac Marquise de Verneuil,
dont il a eu deux enfants, Monseigneur l'Evéque de Mets
et Marquis de Verneuil, et feue la Duchesse de la Valete première
femme de Mr le Duc d'Espernon, et y a fait bâtir la belle
Chapelle.
(3) Henry II avoit choisi pour tenans avec sa Majesté au
Tournoy de la ruë de S. Antoine ou des Tournelles, trois
Princes les plus adroits et vaillans, qui estoient le frere et
les deux maris de cette Princesse Anne d'Est.