[I,46] ANNE DE FRANCE DUCHESSE DE BOURBONNOIS et d'Auvergne.
Anne de France estoit la fille aisnée du Roy Louis XI.
et de la Reine Charlote de Savoye sa femme. Elle nâquit
à Genepe au Païs-bas, lors que son pere estoit encore
Daufin, et depuis qu'il fut parvenu à la Couronne elle
fut nourrie et élevée par la Reine sa mere, bonne
et vertueuse Princesse, au chasteau d'Amboise. Estant grandelette
le Roy son pere la fiança à Nicolas d'Anjou Duc
de Calabre et de Lorraine, Marquis du Pont, fils de Jean d'Anjou
Duc de Calabre et de Lorraine, Comte de Geronde et de Cervieres,
et de Marie de Bourbon sa femme, petit fils de René Roy
de Hierusalem, de l'une et de l'autre Sicile, et d'Aragon: mais
ce mariage ne sortit pas son effet. Nicolas d'Anjou estant mort
de peste, et ayant méme donné parole à Charles
dernier Duc [47] de Bourgongne d'épouser sa fille Marie,
qui estoit le plus riche party de l'Europe, au grand mécontentement
de Louis, lequel indigné de cet affront, maria Anne sa
fille à Pierre de Bourbon Seigneur de Beaujeu l'an 1473.
qui fut la méme année que mourut le Marquis du Pont
à Mousson, auquel elle avoit esté promise.
La raison principale pour laquelle Louis
Prince sage et avisé, maria Anne de France sa fille aisnée
à Pierre de Bourbon, frere puisné de Jean II. Duc
de Bourbonnois, Connestable et grand Chambrier de France, et de
Charles Cardinal de Bourbon Archevéque de Lyon, estoit
que le Duc Jean de Bourbon son aisné qui estoit marié
depuis 20. ans n'avoit point d'enfans, et estoit hors d'esperance
d'en avoir, et que le second qui estoit Cardinal s'estant dedié
au service des Autels, pourroit quitter les droits qu'il avoit
sur les Duchez d'Auvergne et de Bourbonnois, et Comté de
Forests, si le Duc Jean son aisné venoit à deceder;
ce qui advint, comme je vous feray voir en cet Eloge de nostre
illustre Heroine Anne de France, à laquelle le Roy son
pere (pour luy montrer l'affection qu'il luy portoit) fit don
du Comté de Gien, et de la Seigneurie et Vicomté
de Chastelleraud, qui est maintenant Duché et Pairie.
Le Roy Louis XI. estant au lit de la mort,
fit paroistre l'estime qu'il faisoit de cette prudente Princesse
sa fille aisnée, à laquelle il donna la charge de
la nourriture et du gouvernement de son Daufin et successeur le
Roy Charles VIII. qui estoit en effet luy mettre en main la Regence
et le gouvernement de l'Estat pendant la minorité de son
fils, et il luy donna pour adjoint le Seigneur de Beaujeu son
mary, preferant cette Princesse Anne à la Reine Charlote
de Savoye sa femme et mere d'Anne, et mesme fit expresse defense
à Charlote d'approcher le Roy Charles son fils.
Louis decedé au chasteau du Plessis
lés Tours le 30. Aoust 1483. Anne Dame de Beaujeu, et Pierre
de Bourbon son mary prennent le timon du gouvernement du Royaume,
et font sacrer le petit Roy Charles à Reims, quoy que Louis
Duc d'Orleans premier Prince du Sang, Jean Duc de [48] Bourbon,
Charles Comte d'Angoulesme, René Duc d'Alençon,
tous Princes de la Maison de France, liguez avec le Comte de Dunois
et plusieurs Seigneurs du Royaume, ausquels se joignit le Duc
de Bretagne, leur fussent grandement contraires. Mais cette Princesse
accorte et d'un grand entendement, sceut dextrement dissiper toutes
les entreprises des Princes et des Seigneurs qui s'opposerent
à leur Regence. Car les Estats generaux du Royaume convoquez
à Tours ayans ordonné: qu'il n'y auroit point
de Regent en France: qu'Anne auroit le gouvernement de la personne
de Charles, suivant la volonté du Roy Louis XI. son pere:
Que le Conseil d'Estat seroit composé de douze personnages
signalez en extraction, vertu et capacité, par l'avis desquels
sous le nom et l'authorité du Roy, les affaires du Royaume
seroient conduites. Anne prend le bon bout de son costé,
rompt au commencement les desseins des mécontens par le
Traité de Baugency: lesquels s'estans reunis et ralliez
par les menées du Comte de Dunois, elle fit donner un Arrest
par la Cour de Parlement, contre les Ducs d'Orleans et de Bretagne,
et leurs associez, ausquels le Roy Charles fit une forte guerre
qui fut la ruine des mécontens et liguez. Car ils furent
souvent défaits: et l'armée Royale conduite par
ce fidele serviteur de nos Rois le Chevalier sans reproche, Louis
de la Trimouille Vicomte de Thouars, prit sur eux plusieurs places,
et défit leur armée à la journée de
S. Aubin: en laquelle furent pris prisonniers le Duc d'Orleans
et le Prince d'Orenge, ausquels depuis le Roy Charles qui estoit
plein de generosité, donna la liberté à la
priere de leurs femmes, Princesses de singuliere recommandation,
tant pour leur extraction que pour leur vertu: celle du Duc d'Orleans
estant soeur du Roy Charles et de nostre Anne de France; et celle
du Prince d'Orenge soeur de Jean Duc de Bourbon et de Pierre Seigneur
de Beaujeu mary d'Anne.
Devant que ces grands differens fussent
assoupis et terminez, Jean Duc de Bourbonnois estant mort en son
chasteau de Moulins le premier d'Avril de l'an 1487. ou selon
l'autre supputation 1488. sans laisser des enfans legitimes, quoy
qu'il eût esté marié trois fois: Charles Cardinal
de [49] Bourbon estant l'aisné de la Maison aprés
luy, à la persuasion de ses serviteurs, pretendit que cette
grande succession des Duchez de Bourbonnois, d'Auvergne, Comtez
de Forests, de l'Isle Jourdain, et autres Seigneuries, luy appartenoit
au moins pour la meilleure part. Mais Anne de France par sa prudence
et accortise donna ordre, que cette belle et ample succession
n'avint à autre qu'à Pierre de Bourbon son mary,
combien que frere puisné de Charles, et se saisit des principales
places: puis estant à Moulins elle envoya vers le Cardinal
son beau-frere pour faire accord avec luy, lequel estant doué
d'une grande bonté (marque de tous les Princes de la Royale
Maison de Bourbon) se contenta de la Seigneurie de Beaujolois
sa vie durant.
Anne de France de Dame de Beaujeu estant
devenue Duchesse de Bourbon et d'Auvergne, et recueilly cette
riche succession, elle revint à la Cour du Roy Charles
son frere, auprés duquel elle fut en credit et faveur.
Ce grand Monarque faisant son voyage d'Italie l'an 1494. laissa
son mary Pierre Duc de Bourbon son Lieutenant general, representant
sa personne par tout son Royaume, avec un fort ample pouvoir.
Ce Prince qui a tousjours fidelement servy nos Rois, deceda au
chasteau de Moulins le 10. Octobre l'an 1503. au grand regret
d'Anne de France sa femme, laquelle eut de ce Duc deux enfans,
un fils et une fille. Le fils fut Charles de Bourbon Comte de
Clermont qui mourut en jeunesse, et la fille Suzanne fut mariée
à Charles de Bourbon Comte de Montpensier, qui fut Duc
de Bourbonnois et d'Auvergne à cause d'elle.
Pierre II. du nom Duc de Bourbonnois et
d'Auvergne, Comte de Clermont, de Forests, de Gien, et de la Marche,
Vicomte de Carlart et de Murat, Seigneur de Beaujoulois, d'Annonay
et de Bourbon Lanceys, Pair et Chambrier de France, Lieutenant
general et Gouverneur pour le Roy au Païs de Languedoc, estant
allé reposer au tombeau, fut fort regreté par tous
ses sujets, tant les Ecclesiastiques que les Nobles, et le peuple
de ces Provinces-là. Certes on pouvoit dire de la Cour
de ce Duc Pierre de [50] Bourbon et d'Anne de France sa femme,
que c'estoit un Temple où l'on ne sacrifioit qu'à
la Vertu et à l'Honnesteté: jamais la Pieté
n'y avoit veu tant d'autels chargez d'encens, et la Justice qui
regne par intervalles dans les Provinces, y estoit assise dans
le méme throsne d'ivoire, qu'elle avoit lors qu'elle s'envola
dans le Ciel. Sans mentir durant leur gouvernement tousjours fleurissant,
Moulins, Clermont et les autres villes des Païs et Provinces
susnommées, pouvoient estre appellées de nouveaux
Paradis terrestres, puisque le vice en estoit le seul fruict defendu.
Je ne veux point icy representer les perfections
de Pierre II. Duc de Bourbonnois et d'Auvergne, sa bonté
envers ceux du tiers estat, ses caresses et ses courtoisies envers
sa Noblesse, son respect aux Ecclesiastiques, ses aumosnes vers
les pauvres, ses liberalitez aux Eglises, sa magnificence en ses
chasteaux et en ses maisons (comme l'on voit encore à Creil
sur Oise et à Moulins, et aussi à la Royale Maison
de Fontaine-bleau; sur tout sa grande devotion et sa foy vive
vers le tres-saint et tres-auguste sacrement de l'Autel, ayant
obtenu long-temps devant son trépas ce beau et rare privilege
du Pape, d'avoir et tenir en repos en quelque lieu qu'il fit sa
residence le corps de nostre Seigneur qu'il honoroit avec une
si grande humilité, devotion et reverence, qu'il n'a jamais
passé jour sans l'avoir esté adorer par deux diverses
fois, s'il n'estoit incommodé de quelque grande maladie;
puis que dans l'Eloge de Messieurs de sainte Marthe, au Livre
XV. de l'Histoire Genealogique de la Maison de France; chez François
de Belleforest; dans le Ceremonial de France; et en l'Histoire
de la Vie de ce bon Prince, elles y sont depeintes au naturel,
chacune dans son throsne. Il me suffit de vous ramentevoir la
qualité qu'il portoit d'Epoux de cette Anne de Valois tres-chaste
fille de France, pour vous faire connoistre parfaitement la grandeur
de son merite: car ayant eu l'honneur de posseder cette Princesse,
il pouvoit voir sans vanité au dessous de luy tout ce qui
l'estoit sous le Soleil.
Toutefois, quelque grand que fut son bon-heur
et son contentement, son ame qui ne respiroit que l'Eternité,
n'ayant [51] esté creé que pour elle, prend enfin
son dernier essor vers le Ciel, afin d'en posseder la gloire;
les devotions, les aumosnes et les prieres qu'il fit durant sa
maladie, qui dura depuis le 10. d'Aoust 1503. qu'il tomba malade
à Cluny, jusques au 10. d'Octobre de la méme année,
qu'il mourut à Moulins, luy en firent ouvrir la porte.
Mais comme sa vie avoit servy d'exemple
aux plus sages, sa mort servit de méme d'instruction aux
plus parfaits, faisant une exacte confession et reveue de toute
sa vie avec larmes et soûpirs au Docteur Jean Copie Religieux
Carme, son Confesseur et son Aumosnier; et les actes de contrition
qu'il fit recevant le saint Viatique avec une grande ferveur et
humilité. De sorte que de cet argument on peut tirer une
consequence necessaire de sa felicité eternelle dont il
jouit.
Ce fut dans cette perte où nostre
grande Princesse eut besoin de toute sa generosité pour
la souffrir constamment, sans se laisser aller aux plaintes et
aux murmures. Elle fit paroistre en sa perte l'honneur et le respect
qu'elle portoit à ce bon Prince son mary. Ceux qui ont
leu le Ceremonial de France publié par le sieur Godefroy,
n'ignorent pas que cette fille et soeur de nos Rois s'est tres-dignement
acquitée de tous les devoirs de pieté et d'amour
dont elle creut estre obligée, et pour le salut de son
ame et les pompes des honneurs funebres: car Jaques de Bigue Escuyer
et Valet de Chambre ordinaire des Rois Charles VIII. et Louis
XII. qui a décrit exactement l'ordre observé à
l'enterrement de Pierre II. Duc de Bourbon, n'a pas oublié
de remarquer le grand nombre de Messes qu'Anne de France fit celebrer
pour le repos de son ame à Moulins, à Bourbon, à
Herisson, à Verneuil, à Monluçon, à
Souvigny, et par toutes les Eglises, les Convents et les Paroisses
des Païs et Terres de ce Prince. L'aumosne generale par l'espace
de quinze jours à tous les pauvres venans au chasteau de
Moulins, et les aumosnes secretes pour marier de pauvres filles,
et autres bonnes oeuvres, dont l'argent fut mis entre les mains
des bons Bourgeois et Bourgeoises de Moulins, pour fidelement
s'enquerir des pauvretez et des necessitez [52] les plus secretes
et les plus cachées: l'aumosne faite à douze mille
cinq cens pauvres le jour des obseques et à quatorze et
quinze mille le jour du quarentin, outre de grandes aumosnes secretes
ordonnées en faveur des pauvres femmes, des filles, des
Religieux, des Religieuses, et autres pour faire prier Dieu pour
le repos de son ame. Les magnifiques honneurs et pompes funebres
esquelles assisterent plusieurs Seigneurs de grande naissance
et merite, et méme ces cinq Princes de la Maison de France,
Charles Duc d'Alençon, Charles de Bourbon Comte de Montpensier,
depuis Duc de Bourbonnois et Connestable de France, François
de Bourbon son frere depuis Duc de Chastelleraud, Charles de Bourbon
Comte depuis premier Duc de Vendosme, et Charles de Bourbon Seigneur
de Carency et de Busquoy.
Anne ayant perdu son fils unique nourrit
fort soigneusement sa fille Suzanne, tant du vivant de son mary
qu'aprés le decés de ce Prince. Elle la fiança
au mois de Fevrier l'an 1505. avec Charles de Valois dernier Duc
d'Alençon: mais comme dit l'ancien proverbe François,
tel fiance qui n'épouse pas. Charles de Bourbon
Comte de Montpensier, qui fut depuis Connestable de France, estant
plus agreable que le Duc d'Alençon, les promesses de mariage
faites avec luy furent rompues, et aussi pour ne point transporter
les biens de la Maison de Bourbon en une autre famille, et faire
cesser les pretensions et le droit qu'avoit le Comte Charles aprés
le decés de Louis son aisné (mort à Pouzzol
au Royaume de Naples sur le tombeau de Gilbert de Bourbon son
pere, marque d'une vraye pieté filiale recommandable à
la posterité) lequel il estoit sur le poinct de poursuivre
en Justice. Suzanne et Charles de Bourbon furent épousez
au Parc lés Moulins au mois de May l'an 1505. ayant esté
auparavant fiancez à Paris par ce grand Prelat George d'Amboise,
aprés la dispense obtenue, à cause de la parenté
qui estoit entre eux. Les solemnitez se firent au grand contentement
de la Duchesse Anne, qui aimoit Charles de Bourbon à cause
qu'elle estoit sa marraine.
Anne Duchesse Douairiere de Bourbonnois
et d'Auver-[53]gne, ayant marié sa fille Suzanne à
ce vaillant et genereux Prince Charles dernier Duc de Bourbon,
receut de la joye voyant sa fille mere de trois beaux jeunes Princes:
mais cette joye fut suivie d'une grande tristesse, ces Princes
estans decedez dés leur tendre jeunesse, et leur mort fut
suivie de celle de Suzanne Duchesse de Bourbon leur mere sa chere
fille unique, qui mourut de regret et déplaisir, de ce
qu'on avoit osté le Gouvernement du Duché de Milan
au Duc Charles son mary, au lieu de reconnoistre sa fidelité
et ses grands services. L'affliction d'Anne de France s'augmenta
grandement aprés le decés de la Duchesse sa fille.
Charles son gendre estant veuf de Suzanne, ayant refusé
imprudemment l'alliance de Louise de Savoye Duchesse d'Angoulesme
et d'Anjou, mere du Roy François I. laquelle portant impatiemment
cet affront, convertit l'amour qu'elle portoit à ce beau
et vaillant Prince en une haine extreme, et par le conseil du
Chancelier du Prat sa creature, pretendit (pour ruiner le Duc
Charles) le Duché de Bourbonnois aprés la mort de
la Duchesse Suzanne, comme representant sa mere Marguerite de
Bourbon, premiere femme de Philippe Comte de Baugé en Bresse
et depuis Duc de Savoye. Lors ce pauvre Prince mal-avisé
fonda sa revolte sur l'Arrest qui fut donné en faveur de
la Duchesse d'Angoulesme. Il n'y a rien qui ébranle tant
le courage des Grands, que quand ils décheent des esperances
qu'ils tiennent pour certaines.
Toutes ces disgraces et adversitez affligerent
tellement cette grande Princesse Anne de France, qui en la fleur
de ses ans avoit gouverné toute la France, et avoit commandé
absolument comme Regente et soeur bien-aimée d'un grand
Roy, et qui estoit la mesme generosité, estant de la liberale
Maison de Valois, la branche directe de laquelle faillit à
Charles VIII. son frere, qu'elle en conceut un tel regret qu'il
la mena au tombeau le 14. Novembre 1522. estant au chasteau de
Chantelle, et non pas à Chastelleraud en Poictou, comme
aucuns écrivent. Anne par son testament laissa le Duc Charles
son gendre, qu'elle appelloit son fils son heritier universel,
et éleut sa sepulture prés le Duc Pierre son mary
au Prieuré de Souvigny en Bourbonnois, [54] qui est une
des filles de l'Abbaye de Cluny, et où sont inhumez plusieurs
Princes et Princesses de la Royale Maison de Bourbon, et son coeur
à Nostre-Dame de Moulins.
Cette genereuse Princesse durant sa vie
donna plusieurs marques de sa pieté et liberalité
envers diverses Eglises et Monasteres. Celuy des filles de sainte
Claire de sa ville et Comté de Gien fut basty et orné
de ses aumosnes. Elle fonda aux fauxbourgs de la méme ville
un Convent de nostre Ordre des Minimes en l'honneur de la tres-sainte
Trinité, et en reconnoissance qu'elle avoit obtenu lignée
par les prieres et oraisons de nostre Pere et grand oncle S. François
Martotille dit de Paule, que cette vertueuse Dame, fille et soeur
de nos Rois, cherit et honora grandement depuis qu'elle l'eut
apperceu dans le Parc du chasteau du Plessis lés Tours
élevé en terre plus haut d'une picque, estant ravy
en extase, et le montra au Roy Louis XI. son pere. Aprés
le decés de ce bien-heureux homme elle écrivit pour
sa canonization au Pape Leon X. comme fit aussi le Duc Charles
son gendre. Elle fit encore durant sa vie plusieurs pieuses fondations
és devotes Maisons de S. Julien et de S. Gilles à
Moulins, et au Monastere de l'Annonciade de Bourges, que sa soeur
la Reine Jeanne Duchesse de Berry, Dame de Chastillon sur Indre
en Touraine, et de Chasteau-neuf sur Loire, avoit fondé,
et où cette bonne Princesse quittant avec la Royauté
toutes les vanitez du monde pour embrasser l'humilité Chrestienne,
se consacra entierement à la devotion et à la pieté,
et choisit le meilleur party vacquant continuellement à
la meditation, pour converser avec Dieu et avec ses Anges.
Cette tres-vertueuse et tres-prudente Heroine
n'est pas seulement louée par nos Historiens pour sa liberalité
envers les Oratoires et Maisons de devotion, et ses aumosnes envers
les necessiteux et les pauvres; mais aussi pour sa pudicité
et chasteté: voicy comme en parle en termes honorables
un Gentil-homme de bonne et ancienne race, Pierre de S. Julien
de la noble Maison de Baleurre, Doyen de Chalon, en son Livre
des Antiquitez de Mascon. La Reine Anne Duchesse de
Bretagne, et Madame Anne de France Duchesse [55] de Bourbonnois,
(cette-là deux fois Reine de France, et cette-cy fille
du Roy Louis XI. et Regente en France pendant la minorité
du Roy Charles VIII. son frere) avoient si vertueusement extirpé
l'impudicité et planté l'honneur au coeur des Dames,
Damoiselles, femmes de villes, et toutes autres sortes de femmes
Françoises, que celles qu'on pouvoit sçavoir avoir
offensé leur honneur, estoient si ahonties et mises hors
des rangs, que les femmes de bien eussent pensé faire tort
à leur reputation si elles les eussent souffertes en leur
compagnie.
Cette tres-chaste Princesse Anne de
France Duchesse de Bourbonnois, et la Reine Anne de Bretagne sont
dignes de toute louange, pour avoir durant leur vie par leur bon
exemple, leur credit et authorité, banny et exterminé
non seulement de la Cour, mais de toute la France la paillardise
et la lubricité, qui est un venin, lequel perd les hommes,
les villes et les Etats, comme disoit fort bien Jeanne d'Arc,
dite la Pucelle d'Orleans, au Roy Charles VII. On devroit releguer
d'un exil perpetuel cette lascive et infame Cypris en Paphos ou
en Cypre avec les Turcs, pour jamais ne revenir chez les Francs
et les Chrestiens, où elle corrompt et gaste tout aux yeux
d'un chacun, tant la pluspart des hommes a peu de pudeur, de front
et de vergongne. Anciennement ce vice estoit en telle horreur,
et tellement fuy des Dames d'honneur, que s'il y en avoit quelqu'une
soupçonnée seulement, on eut plustost fait mourir
une honneste femme que de se trouver en une compagnie ou assemblée
en laquelle une Subrete ou Courtizane eut paru. Les Payennes avoient
aussi ce sentiment: car comme nous apprend le Pere de l'eloquence
Romaine, Verres Gouverneur de la Sicile, ayant prié une
femme vertueuse à un festin qu'il faisoit, si tost qu'elle
fut entrée en la compagnie, et qu'elle eut veu l'une de
ses Drupes prés de luy, elle fit une grande reverence et
s'en alla disner en sa maison. Aussi il n'y a point de connexité
entre l'olive et le lierre, le laurier et le myrthe, entre la
pudicité et l'impudicité. La maison et le Palais
de cette fille de France estoit l'Escole et l'Academie de la Vertu
et de l'Honneur, pour le soin et la peine qu'elle prenoit à
bien faire nourrir et élever les filles [56] et les Demoiselles
qui estoient à sa suite, ausquelles (comme a remarqué
François Billon en son Livre intitulé le Fort
inexpugnable du sexe feminin) pas un Gentil homme n'eut osé
parler dans son Hostel que le genouil à terre, pour le
soin qu'avoit cette courageuse et pudique Princesse, que l'ordre
qu'elle avoit estably en sa maison fust gardé, et cette
ordonnance domestique bien observée en faveur et en l'honneur
de celles de son sexe.
Anne de France Duchesse de Bourbon et d'Auvergne,
Comtesse de Gien et de Forests, avoit pour devise comme le Duc
Pierre son mary, qui fut un des plus sages et avisez Princes de
son temps, une grande nuée d'azur de laquelle sortoient
des langues de feu et de gueules, et au milieu un cerf volant
d'or, et autour de son col, répandant sur ses épaules
entre ses aisles, estoit une ceinture d'azur où estoit
écrite en lettres d'or l'ancienne devise et le mot de la
Royale Maison de Bourbon ESPERANCE. Par ce mot ces tres-genereux
et tres-magnanimes Princes vouloient dire qu'un jour ils parviendroient
à la Couronne tres-Chrestienne. Balde l'un des premiers
Jurisconsultes d'Italie, et digne disciple de Bartole, qui n'estoit
pas moins resolu que son Maistre, a écrit il y a plus de
deux cens ans en son Traité des fiefs; Que si la Maison
de Bourbon duroit jusqu'à mille ans, elle auroit droit
au Royaume de France: connoissant dés lors que les
Princes de cette Maison estoient capables de succeder au Sceptre
des François, non seulement comme Princes du sang de France;
mais aussi pour leurs merites et leurs vertus. Le dire prophetique
de ces Princes est arrivé, nonobstant toutes sortes d'obstacles
et d'empeschemens suscitez par les ennemis de cette honorable
Maison, dont les langues de feu sont comme les symboles, et ces
Princes genereux ainsi que leur cerf volant, sont montez à
cette Monarchie, de laquelle pour un honneur et remarque singuliere,
on a écrit qu'elle a esté autrefois representée
au Ciel par une nuée d'argent et d'azur, en laquelle fut
veu un Ange couronné portant le Sceptre en sa main semé
et orné de fleurs de Lis. Bon-heur qu'a eu cette Maison,
que n'ont pas eu les Maisons d'Anjou, de Bourgongne, d'Alençon
[57] et d'Evreux qui la precedoient, ayant esté éteintes
et tombées par des femmes en d'autres maisons. Fasse le
Ciel que le dernier Roy des François soit de la Maison
de Bourbon, et que le dernier et souverain Monarque de l'Univers
soit un Roy de France du sang adorable de Saint Louis, le plus
saint Roy que vit jamais le Soleil, et sacré tige de cette
Royale Maison la plus noble du monde.