Avant-propos

[1] Les femmes de théâtre doivent-elles être jugées comme les autres, et surtout celles ­comédiennes, chanteuses, ballerines- qui ont traversé cette époque charmante qu'on appelle le XVIIIe siècle, laissant dans leur sillage ce ravissement que nous ont dévoilé les pinceaux et les crayons des Watteau, des Lancret, des Boucher, des Nattier et des Fragonard? Au diable, pour cette fois, les sévères moralistes, qui ne regrettent peut-être, après tout, que de ne pas avoir vécu de ce temps-là.
«On n'a pas écrit d'ouvrage complet sur le XVIIIe siècle», a dit quelque part Robert de Flers, et c'est fort naturel. Il contient trop de femmes. Dès qu'on en rencontre une, on s'attarde auprès d'elle et l'on ne consent plus à s'en séparer.
Que l'on nous pardonne donc d'avoir voulu faire revivre devant vous, en quelques pages, les princesses de la rampe et les déesses descendues d'un ciel de toiles peintes. Que l'on nous excuse d'avoir tiré indiscrètement tant de rideaux, d'avoir regardé par le trou de [2] tant de serrures dorées, d'avoir écouté à la porte de tant de boudoirs moëlleux tendus de satin rose, et, si vous vous perdez à notre suite dans ces labyrinthes d'amour, faites-nous grâce en faveur de tant de jeunesse, de charme, de politesse, de galanterie. Oubliez les trahisons et les scandales. Souvenez-vous que nous allons vous parler d'une époque où l'on effleurait tout sans rien approfondir.
Au lendemain de la Révolution, le XVIIIe siècle apparaissait comme trop léger encore, trop frivole pour que l'on s'en occupât. On ne voyait dans ces recherches qu'un prétexte à costumes et à ariettes. La plupart des comédiennes, chanteuses et ballerines que nous allons citer ont fourni des sujets de saynètes sur les théâtres de genre pendant la première moitié du XIXe siècle.
N'oublions pas, comme l'avait écrit Victor Hugo sur une note retrouvée dans ses papiers, que le XVIIIe siècle est un mauvais sujet «qui a été élevé par une prude et un vieillard dévot, ce qui lui a donné les meilleures dispositions du monde pour être un jour libertin et athée». Tout jeune, la mort l'a débarrassé de ses deux tuteurs. Quelle joie et comme il s'est échappé. Il a couru au cabaret, il a couru au tripot, il a passé les nuits au brelan, il a été chez les filles... avant de devenir savant, raisonneur, railleur, ironique et philosophe.

H. L.

 

Grand Dictionnaire des femmes de l'Ancienne France, SIEFAR
(Société Internationale pour l'Etude des Femmes de l'Ancien Régime) http://www.siefar.org