[97] Sophie Arnould qui laissait accréditer
la légende qu'elle était née dans la chambre
où fut assassiné l'Amiral de Coligny, alors que
ses parents n'occupèrent que plus tard ce logis où
le peintre Van Loo eut aussi son atelier, avait vu le jour dans
une famille bourgeoise et reçu une éducation soignée.
Elevée sur les genoux de Madame de Conti, qui avait pris
la fillette en affection, elle émerveilla l'assemblée
en chantant dans un couvent à l'âge de douze ans.
La reine qui en avait entendu parler voulut l'entendre et Madame
de Pompadour la réclama.
Le 15 décembre 1757, à moins
de treize ans, elle recevait le brevet de demoiselle de la musique
de chambre de la souveraine, tandis que Madame Arnould, sa mère,
était élevée aux mêmes fonctions, aux
appointements de cent louis par an chacune. Le roi, de son côté,
voulait attacher le petit prodige à l'Opéra. Madame
Arnould s'effrayait, non sans raison, et songeait déjà
à cacher sa fille dans un monastère, quand on lui
donna l'assurance que l'enfant ne chanterait qu'au Concert spirituel.
Le Chevalier de Malézieux, sexagénaire
affligé de 40.000 livres de rentes, grand amateur de primeurs,
demanda Sophie en mariage. Les rentes du chevalier plaisaient
assez à la mère, mais à cette nouvelle, la
petite pleura. On lui représenta que Mademoiselle d'Aubigné,
jeune et belle avait épousé Scarron. «Dès
demain, répliqua Sophie, qui avait déjà de
l'esprit, je fais ce mariage [98] à condition que mon mari
commence par être cul-de-jatte et finisse par être
roi». Entre temps, les Arnould ruinés étaient
devenus hôteliers. Un jour, à cet hôtel de
Lisieux, vint loger un beau jeune homme qui s'était présenté
sous le nom de Dorival, mais ayant les allures d'un grand seigneur.
Le roman se devine. Le vieux chevalier était mort et le
beau jeune homme enleva Sophie, en ayant soin d'écrire
au père une lettre signée Louis Comte de Brancas,
dans laquelle il promettait d'épouser sa fille, mais...quand
il serait veuf! Sophie qui avait commencé à écrire
ses Mémoires les conclut malheureusement ici.
Madame de Brancas, qui était bien
de son siècle, prit la chose avec désinvolture,
et demanda à son mari des nouvelles de «son actrice».
«Sachez, répondit celui-ci, que dans le petit doigt
d'une comédienne, il y a plus d'esprit que dans tous les
paniers de qualité.»
Sophie Arnould, qui prit des leçons
de Mademoiselle Fel pour le chant et de Mademoiselle Clairon pour
la diction, débuta à l'Opéra. Le Mercure
de France d'août 1758 la porte aux nues. Elle a renouvelé
la déclamation lyrique par l'accent de la passion, par
l'émotion, par l'attendrissement. On dit partout que «sa
voix est une âme». Elle remporte des triomphes dans
les Amours des dieux et dans Enée et Lavinie
(rôle de Vénus). Collé écrit qu'elle
est la reine de l'Opéra. Il voit en elle l'interprète
la plus naturelle, la plus onctueuse, la plus tendre qui ait jamais
paru sur la scène. Garrick, qui l'avait entendue lors de
l'un de ses voyages à Paris disait qu'elle [99] était
la seule actrice française «trépidante»
qui parlât à «ses yeux et à son coeur».
Tout cela, dira-t-on, obtenu avec un organe
mesquin? Soit. Mais elle a pour elle une voix juste et bien timbrée,
une diction admirable, un goût musical parfait. Sa beauté?
Le Journal des Inspecteurs de police, de Monsieur de Sartine
n'en dit pas des merveilles; «Je l'ai vue au sortir du lit,
écrit le rapporteur; elle a la peau extrêmement noire
et sèche; elle a toujours la bouche pleine de salive, ce
qui fait qu'en vous parlant elle vous envoie la crème de
son discours au visage».
Le 13 novembre 1759, elle occupe, rue aux
Ours, un loyer de 2.400 livres par an, et son mobilier est saisi.
Diderot, dans sa Correspondance, a rappelé une conversation
de Sophie avec le Président Portail. Elle n'a pas de diamants,
dit-elle, parce que Monsieur de Lauraguais (le Comte de Brancas)
a une femme et des enfants. «Quittez-le, conseille le magistrat.
-Cela ne se peut, répond-elle. Mais il a du goût
pour moi, et j'en ai pour lui. Cela, certes, a pu être une
imprudence de le prendre, mais puisque cela est fait, je le garderai».
Ce qui ne l'empêchait pas de dire aux derniers jours de
sa vie: «Monsieur de Lauraguais m'a donné deux millions
de baisers, et m'a fait verser quatre millions de larmes.»
Fou d'esprit, d'une incurable jeunesse,
d'un grand désordre, très brave, grièvement
blessé au combat de Crefeld (1758), tel était Lauraguais
qui avait abandonné le métier des armes. Ayant cherché
à faire des tragédies, il renonça bientôt
aussi à la littérature, ce qui lui faisait écrire:
[100] Apollon peut rayer mon nom de son grimoire:
Non, les neufs filles de Mémoire
Ami, n'en valent pas une de l'Opéra
Aux hommes comme nous on n'en fait pas accroire,
J'abandonne Mars pour l'Amour:
Entre les bras d'Arnould j'aime mieux vivre un jour
Que mille et mille ans dans l'Histoire.
Un matin de 1761, à la suite d'une brouille peut-être,
Lauraguais quitte Paris et s'en va porter une Electre à
Voltaire, à Ferney. Sophie met aussitôt les bijoux
reçus de lui et les enfants qu'il lui avait donnés,
dans un carrosse, et envoie le tout à l'hôtel de
Lauraguais. A son retour, le Comte lui fait parvenir un contrat
de deux mille écus de rente viagère.
Bientôt, elle passe à Bertin,
trésorier des parties casuelles qui cherchait à
se consoler de Mademoiselle Hus et qui paie ses dettes. Elle marie
une de ses soeurs, fait à nouveau 20.000 écus de
dépenses, mais pourquoi faut-il que Bertin, l'homme providentiel,
soit trompé par Monsieur de Monville, grand Maître
des Eaux et Forêts, et que Sophie ait l'impudence de se
promener en public avec son friseur, Lacroix, devenu l'amant de
coeur?
Lauraguais, disent les Chroniques, ne pouvant
se consoler de la perte qu'il a faite, rembourse à Monsieur
Bertin tous les frais qu'il a pu faire, afin de reprendre sa place.
Mais désormais combien de scènes de jalousie entre
les deux amants, de disputes, de fâcheries, de raccommodements
et de certificats de médecins quand il ne plaît pas
à Sophie de faire son service à l'Opéra.
On [101] surnomme Lauraguais «le Prince de Galles»
pour avoir trop approché Mademoiselle Heinel, une superbe
fille venue de Stuttgart à l'Opéra, mais momentanément
affligée d'une maladie de peau.
Sophie a l'ambition d'aller chanter dans
les salons. Elle y parvient en ayant soin de prévenir qu'elle
est «fille d'Opéra» et qu'elle veut être
traitée comme telle. Chez elle, elle reçoit le Prince
d'Hénin, le vicomte de Ségur, et met tout ce monde
à l'aise en foulant l'étiquette de la parole. Les
mots de Sophie Arnould voltigent partout: «L'esprit court
les rues, lui dit-on - C'est un bruit que les sots font courir,»
réplique-t-elle. Parle-t-on de La Harpe: «C'est tout
ce qu'il a des anciens» observe-t-elle. On se la dispute,
on se l'arrache. Elle est la seule femme admise au dîner
«la Dominicale» qui réunit chez le chirurgien
Louis les membres de la plus haute société. Elle
vit dans le tapage et dans la gloire. Une fois, à Fontainebleau,
elle manque de respect à la comtesse Dubarry qui s'en plaint
au roi. Louis XV veut envoyer la cantatrice à l'hôpital.
Madame Dubarry prend pitié d'elle et obtient sa grâce.
Elle se joue des directeurs et du public. On l'envoie au For-l'Evêque.
Elle n'y reste que le temps de le faire savoir. Barré,
Radet et Desfontaines, les vaudevillistes, écriront un
à-propos à ce sujet.
Elle veut se faire bâtir un hôtel
Chaussée d'Antin, près de celui de La Guimard. Elle
choisit comme architecte Bélanger, dessinateur des Menus,
auquel on doit déjà les jardins de Bel-Air, de Saint-James
et de Beaumarchais. C'est un jeune compagnon, un amuseur; il [102]
deviendra son amant, l'ami fidèle et le consolateur des
derniers jours.
Pendant près de vingt ans à
l'Opéra, pendant trente ans à la Cour, à
Versailles, à Fontainebleau, Sophie Arnould personnifiera
toutes les héroïnes du répertoire lyrique,
tour à tour Psyché des Festes de Paphos,
Aline, reine de Golconde, Eurydice dans Orphée et Eurydice.
Une guerre d'envie a été déclarée
contre elle dès 1766. Elle se rit des insultes. Elle trouve
sur son chemin la jeune voix de Laguerre, l'organe enchanteur
de Rosalie Levasseur, maîtresse de Mercy d'Argenteau, ambassadeur
de l'impératrice d'Autriche, de cette Levasseur qui a invité
Gluck à loger chez elle à son arrivée à
Paris, pour mieux avoir le rôle d'Alceste qui de
droit aurait dû revenir à Sophie Arnould (23 avril
1776).
On est surpris du ton grossier que prennent
ces querelles. Sophie dit de sa rivale Levasseur: «Ce n'est
pas étonnant qu'elle réussisse, elle a la voix du
peuple». Celle-ci se venge en faisant imprimer un pamphlet
ordurier que l'on jette dans la salle de l'Opéra, et dans
lequel, parmi les termes les plus badins, elle traite Sophie de
«vieille serinette cassée». Et Sophie n'a encore
que trente et un ans! Quatre ans plus tard, elle prenait sa retraite.
Le Salon de Sophie Arnould où l'on
vit Dorat «ce petit Dorat sec, froid et joli», d'Alembert,
Duclos, Beaumarchais, Linguet, Helvétius, Rousseau amené
par Rulhière, le vicomte de Ségur, un habitué,
put être considéré comme la consolation de
bien d'échecs subis, [103] blessures d'amour-propre et
de fortune. Voltaire voulut y venir en personne pour complimenter
la «reine de l'Opéra». Sophie avait rassemblé
des enfants qui se jetèrent au cou du philosophe à
son arrivée. «Vous voulez m'embrasser, dit-il, et
je n'ai plus de visage.» Puis se tournant vers la maîtresse
de la maison: «Ah, mademoiselle, j'ai 84 ans et j'ai fait
84 sottises.» - «La belle bagatelle, lui répondit-elle,
Moi, je n'en ai pas 40 et j'en ai fait plus de 1.000!» On
compara son salon à l'Ecole d'Aspasie.
Elle avait acheté une maison à
Clichy-la-Garenne, et cependant elle n'était pas riche.
Un jour, ses deux fils viennent lui demander de l'argent: «Prenez
chacun un cheval dans l'écurie» leur dit-elle. Du
comte de Lauraguais elle avait eu deux fils et une fille. Le second,
Dioville de Brancas, d'abord abbé, devint le brillant colonel
du 11e cuirassiers et fut tué à l'affaire de Lobau.
La fille, Alexandrine, «rousse comme une vache», et
d'un esprit tourné à la méchanceté,
se maria avec Murville. Ce fut un ménage épouvantable
terminé par un divorce. Remariée avec le fils du
maître de postes de Luzarches, elle mourut en 1801.
Sa carrière finie, Sophie Arnould
se fit presque paysanne en se retirant dans «son Paraclet»
comme elle disait, dans les bâtiments d'un ancien couvent.
De tous ses amants du passé, il ne lui restait qu'un ami:
l'architecte Bélanger qui lui avait construit son hôtel,
et s'était marié avec la très impure Dervieux.
C'est par sa correspondance à Bélanger, publiée
par les Goncourt, que nous connaissons la tristesse de ses derniers
[104] jours. Ruinée par la Révolution, elle sollicite
une pension pour vivre. Elle se qualifie elle-même «la
solitaire du Paraclet, maigre comme une arête, pâle
comme la mort.» Lucien Bonaparte lui accorde un secours
de 200 francs par mois en 1800. Elle écrit à Cellerier,
directeur de l'Opéra, pour avoir une représentation
à son bénéfice. On la lui promet, mais cette
représentation n'a pas lieu. En date du 13 avril 1801,
Chaptal lui fait donner 2.000 écus en remplacement. Le
30 juin 1802, Bélanger compatissant écrit une lettre
navrante au ministre pour demander un secours en sa faveur. Elle
n'a pas de quoi acheter des remèdes, et il rappelle cette
phrase de Gluck: «Sans le charme des accents et de la déclamation
de Mademoiselle Sophie Arnould, jamais mon Iphigénie
ne serait entrée en France.» Le 22 octobre suivant,
elle mourait rue de l'Oratoire Saint-Honoré, à 62
ans. Le curé de Saint-Germain l'Auxerrois lui avait promis
le pardon de ses fautes.
[Portraits:
- «Sophie Arnould, par J.-B. Creuuze», pl.45, p.94
- «Sophie Arnould, dans l'Opéra "Pyrame et Thisbé"
aquarelle par Carmontelle (L.-C. de) (Musée de Chantilly)»,
pl.46, p.95]