Résumé - Choix
bibliographique - Jugements
Née vers 630, esclave d'origine
anglo-saxonne achetée par Erchinoald, maire du palais de
Neustrie, Bathilde épouse, probablement en 648 (et au plus
tard en 651), le roi Clovis II (639-657), aux côtés
duquel elle joue un rôle non négligeable. Elle en
a trois fils Clotaire III, Childéric II et Thierry III,
encore mineurs à la mort de leur père. Bathilde
en retire une autorité plus importante, exerçant
le pouvoir royal au nom de l'aîné qui succède
à son père dans le royaume de Neustrie-Bourgogne.
Elle bénéficie alors du soutien de puissants prélats,
parmi lesquels figurent Éloi, Ouen et Chrodebert, évêques
respectifs de Noyon-Tournai, Rouen et Paris, et elle s'appuie
sur les communautés monastiques, auxquelles elle fait de
larges concessions, confirmant leurs privilèges et leur
accordant l'immunité. Elle s'attache, en outre, à
contrôler les désignations épiscopales (Genès
à Lyon, Léger à Autun, Erembert à
Toulouse et probablement Sigobrand à Paris), à réformer
les principaux monastères (Saint-Denis, Saint-Germain d'Auxerre,
Saint-Médard de Soissons, Saint-Pierre-le-Vif de Sens,
Saint-Aignan d'Orléans, Saint-Martin de Tours) et à
interdire la simonie, autant d'interventions tant dans le domaine
religieux que dans le domaine politique: ils lui permettent, en
effet, de récompenser ses fidèles, de gagner leur
reconnaissance, et d'assurer par leur intermédiaire le
contrôle territorial du royaume. Elle oeuvre aussi au maintien
de la paix entre les royaumes mérovingiens, à l'interdiction
du trafic des esclaves chrétiens, et elle intervient dans
la fiscalité (suppression de la capitation), ce qui suggère
la diversité de ses domaines d'action. On lui doit, enfin,
la fondation des abbayes de Chelles et de Corbie, ainsi que la
donation du domaine qui permet celle de Jumièges. Elle
n'est probablement pas étrangère à la désignation,
en 662, de son fils Childéric II comme roi d'Austrasie,
marié de ce fait à sa cousine Bilichilde, dernière
enfant vivante de Sigebert III (mort depuis 656); Childéric
passe alors sous le contrôle de l'aristocratie austrasienne
et de sa tante et belle-mère Chimnechilde.
Vers 664-665, une fraction de l'aristocratie,
conduite par le maire du palais de Neustrie Ebroïn, l'écarte
du pouvoir, en la contraignant à se retirer dans l'abbaye
de Chelles, dirigée par l'abbesse Bertille, où elle
aurait alors vécu avec piété, mais sans prononcer
de voeux monastiques. Sa retraite ne rompt cependant pas tout
contact avec son fils Clotaire, et c'est probablement à
son initiative que celui-ci est inhumé dans le monastère
en 673. À sa mort, le 30 janvier 680, elle y est, à
son tour, ensevelie. Ses restes y ont été retrouvés
en 1983.
Bathilde figure parmi les reines mérovingiennes
à forte personnalité qui se sont illustrées
sur le plan politique et religieux. Malgré sa modeste origine,
elle a su utiliser sa position d'épouse et de mère
de rois pour imposer son autorité et mettre en oeuvre une
politique personnelle. Elle a notamment mis à profit ses
années de vie conjugale pour créer son propre réseau
d'alliances et de fidélités, dans le milieu laïc
comme dans le monde ecclésiastique, ce qui lui a permis
d'asseoir, une fois veuve, son pouvoir exercé au nom de
son jeune fils. Elle illustre aussi, cependant, la fragilité
d'une telle position, remise en question à la majorité
de son fils.
Bathilde a aussi été l'une
des reines mérovingiennes dont la sainteté a été
reconnue peu après sa disparition. Son souvenir a été
entretenu par la communauté de Chelles et son culte, promu
par l'abbesse Bertille: des miracles se seraient produits sur
son tombeau. Elle a fait, peu après sa mort, l'objet d'une
vita, rédigée probablement par une moniale
de Chelles. Son culte officiel ne s'initie toutefois qu'au moment
de la translation de sa dépouille, organisée par
Louis le Pieux en 833, de l'abbatiale primitive à la nouvelle,
édifiée au début du IXe siècle. La
postérité n'a cependant pas conservé qu'une
image positive de la reine: dans les royaumes anglo-saxons, la
Vita Wilfridi, rédigée au début du
VIIIe siècle, a diffusé l'image d'une Jézabel
qui a participé à l'assassinat de plusieurs clercs,
dont l'évêque de Lyon, Aunemond. Depuis l'étude
pionnière de Janet Nelson, Bathilde suscite aujourd'hui
un renouveau d'intérêt dans le monde de la recherche.
CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE
- Laporte, Jean-Pierre, «La reine Bathilde ou l'ascension
sociale d'une esclave», dans La femme au Moyen Âge,
Michel Rouche éd., Jean Heuclin, Maubeuge, éd. Ville
de Maubeuge, diff. J. Touzot, 1992, p.147-169.
- Nelson, Janet, «Queens as Jezebels: the Careers of Brunehild
and Balthild in Merovingian History», dans Medieval women,
Derek Baker éd., Oxford, B. Blackwell, 1978, p.31-77.
- Santinelli, Emmanuelle, «Les reines Mérovingiennes
ont-elles une politique territoriale?», dans Rita Compatangello-Soussignan,
Emmanuelle Santinelli, Territoires et frontières en
Gaule du Nord et dans les espaces septentrionaux francs, Revue
du Nord, t.85, 351, juillet-septembre 2003, p.631-653.
*Santinelli, Emmanuelle, Des Femmes éplorées?
Les veuves dans la société aristocratique du haut
Moyen Âge, Lille, Septentrion, 2003.
*Stafford, Pauline, Queens, Concubines and Dowagers. The King
Wife in the Early Middle Ages, Athens, University of Georgia
Press, 1983.
JUGEMENTS
- «Exerçant cette grâce de sagesse qui
lui venait de Dieu, elle avait soin d'obéir au roi comme
à son maître; elle était comme une mère
pour les grands, une fille pour les prêtres; excellente
mère nourricière pour les jeunes gens et les adolescents,
elle était aimable pour tous, chérissant les prêtres
comme des pères, les moines comme des frères et
les pauvres comme une pieuse nourrice. À chacun de ceux-ci,
elle distribuait de larges aumônes et veillait à
ce que les décisions des princes soient conformes à
leur dignité; elle exhortait toujours les jeunes à
la religion et intervenait sans cesse, humblement, auprès
du roi, en faveur des églises et des pauvres» (Vita
Bathildis A [fin VIIe siècle], c.4, éd. Bruno
Krusch, Monumenta Germania Historica, Scriptores Rerum Merovincarum,
t.2, Hanovre, Imensis Bibliopolii Hahniani, 1888, p.485-486; traduit
du latin par G. Duchet-Suchaux, Bulletin du groupement archéologique
de Seine et Marne, 23, 1982, p.31).
- «En ce temps, une reine malveillante du nom de Bathilde
s'acharna sur l'église du seigneur, à l'image de
la reine très impie Jézabel qui tua les prophètes
de Dieu, puisque elle ordonna de tuer neuf évêques,
sans compter des prêtres et des diacres» (Eddius,
Vita Wilfridi episcopi [début VIIIe siècle],
c.6, éd. W. Lewison, Monumenta Germania Historica, Scriptores
Rerum Merovincarum, t.6, Hanovre, Imensis Bibliopolii Hahniani,
1913, p.199; traduit du latin).
- «Avec Bathilde, est morte le dernier représentant
d'une monarchie mérovingienne effective» (Jean-Pierre
Laporte, «La reine Bathilde...», voir supra,
choix bibliographique, p.160).
Emmanuelle Santinelli, 2006.