Résumé - Traduction - Oeuvres
- Choix bibliographique - Choix
iconographique - Jugements
Née à Condé-sur-Escaut
le 25 janvier 1723, Claire est la fille illégitime d'une
couturière-lingère et d'un sergent du régiment
de Mailly, François Leris, qui meurt peu après.
La mère et la fillette s'installent à Paris, non
loin de la Comédie-Française, où Claire assiste
aux spectacles. À treize ans, elle prend ses premières
leçons d'art dramatique, puis débute chez les Comédiens
Italiens, et, à quinze ans, parfait son apprentissage en
province.
De Rouen au Havre, du Havre à Douai,
la jeune actrice, qui a pris le nom de Clairon (en ajoutant, on
ignore pourquoi, un «de Latude»), connaît vite,
à la scène, les succès et, à la ville,
les hommages et les protections. Sa vivacité et l'éclat
de son physique potelé la destinent aux rôles de
soubrettes. Mais, à l'époque, il n'est de gloire
que dans la tragédie. Grâce à l'un des gentilshommes
de la Chambre du Roi en charge de la Comédie-Française,
Mlle Clairon y obtient un «ordre de début»
et, pour cet essai, n'hésite pas à choisir Phèdre.
Dès le premier soir (19 septembre
1743) l'audace réussit à ses vingt ans. On admire
sa voix grave, profonde, son rayonnement sensuel. À partir
de là, pendant près d'un quart de siècle,
elle régnera sur le théâtre. Louis XV la réclame
à Fontainebleau, et Voltaire, jaloux de la voir prêter
son talent à son rival Crébillon, l'accapare pour
une reprise de Mérope (1744), puis pour de
nombreuses créations, dont L'Orphelin de la Chine
en 1755. Pour approfondir ses rôles, Clairon lit des ouvrages
d'histoire, examine des dessins antiques, étudie l'anatomie.
Elle apprend à moduler sa voix pour rapprocher la déclamation
tragique du naturel et fait le choix du costume historique, bannissant
les robes à paniers. L'indépendance et le non-conformisme
de cette amie des encyclopédistes engendrent à la
ville comme au théâtre cabales et querelles, tandis
que Diderot, Marmontel, d'Alembert applaudissent la nouveauté
d'un jeu qui abolit les conventions.
Plus âpre est son combat pour l'honneur
des comédiens, alors bannis de l'Église et exclus
des sacrements. En 1761, Mlle Clairon proteste et remonte jusqu'au
roi: elle déclenche la polémique avec le mémoire
Liberté de la France contre le pouvoir arbitraire de
l'excommunication, commandé à un avocat. Emprisonnée
en 1765 à For-l'Évêque pour avoir tenu tête
au duc de Richelieu qui veut imposer à la troupe un acteur
endetté et déshonoré, elle refuse de remonter
sur scène tant qu'elle et les siens ne seront pas relevés
de l'excommunication. Le roi ne cède pas. Mlle Clairon
non plus. À quarante-deux ans, en pleine gloire, elle abandonne
la Comédie-Française.
Les grands seigneurs dont elle a été
proche, les d'Aumont, les Choiseul, ne lui sont d'aucun secours.
Malade, elle va voir Voltaire à Ferney, puis, en Provence,
son grand amour, le comte de Valbelle, qui ne tarde pas non plus
à s'éloigner. Clairon, de retour à Paris,
joue chez Mme Du Deffand et Mme Necker. Lasse d'être devenue
tragédienne de salon, elle quitte la France en 1773, pour
suivre en Franconie le jeune margrave d'Anspach. Elle fait rétablir
le droit au culte catholique dans la principauté germanique,
où elle passe treize ans, non sans quelques séjours
l'hiver à Paris. Elle rentre définitivement en France
trois ans avant la Révolution et assiste le 25 décembre
1789 à la réhabilitation des gens de théâtre.
Septuagénaire, elle fait encore la conquête du baron
de Staël et rédige ses Mémoires, qu'elle complète
de réflexions sur l'art dramatique. Elle s'éteint
à Paris le 31 janvier 1803, laissant une fille adoptive,
Pauline de la Riandrie.
Mlle Clairon a bousculé la déclamation,
réformé le costume et libéré la scène,
avec Voltaire et Le Kain, des sièges qui l'encombraient.
Au péril de sa carrière, elle a défendu ses
pairs contre la tyrannie des grands seigneurs et les exclusions
de l'Église. Elle a enseigné son art, formé
Larive et Mlle Raucourt, ébauchant l'idée d'une
Académie de déclamation. Son combat pour un jeu
naturel et son approche intellectuelle de l'art dramatique ont
marqué Diderot, qui a loué, dans Le Paradoxe
sur le comédien, son travail tout en technique. D'autres
l'ont opposé à la spontanéité de sa
rivale Mlle Dumesnil, reprochant à Clairon de parvenir
au naturel par l'art. Libre, courageuse, elle a été
aussi une femme des Lumières: proche des philosophes, pédagogue,
théoricienne de son art, elle a fait circuler au théâtre
les idées nouvelles de son temps et est restée dans
l'histoire du théâtre comme la plus grande tragédienne
de son siècle.
Born in Condé-sur-Escaut the 25th January 1723, Claire was the illegitimate daughter of an under-garment seamstress and a sergeant from the Mailly regiment, François Leris, who died shortly afterwards. Mother and daughter moved to Paris, and lodged not far from the Comédie-Française, where Claire would go to watch the performances. At thirteen years of age, she took her first lessons in the dramatic arts and began her apprenticeship with the Comédiens Italiens. At fifteen she completed her apprenticeship in the provinces.
From Rouen to Le Havre and from Le Havre to Douai, the young actress, who took the stage name Clairon (adding, for reasons unknown, "de Latude"), was rapidly successful on stage and received praise and protection in society Her vivacity and the effect of her voluptuous figure destined her for the roles of soubrettes. Glory, however, was reserved for tragedies in this period. Thanks to one of the gentlemen of the King's Chamber, who was in charge of the Comédie-Française, Mademoiselle Clairon obtained an "ordre de début" and for her trial did not hesitate to choose Phaedra. From the opening night (19 September 1743) her youthful audacity -she was twenty- paid off. Critics admired her deep, low voice and her sensuous air. From then on, for nearly a quarter of a century, she reigned over the theater. Louis XV called her to Fontainebleau, and Voltaire, envious at seeing her lend her talents to his rival Crébillon, seized her for a new performance of Mérope (1744) and numerous other works, including The Chinese Orphan in 1755. In order to add depth to her roles Clairon read historical works, examined ancient drawings and studied anatomy. She learned to alter her voice to resemble the unadorned oratory style of tragedy and chose historical costumes, banishing crinolines. Whilst Clairon's independence and non-conformism provoked scandals and intrigues in both society and backstage, as a friend of the encyclopédistes, she was applauded by Diderot, Marmontel and D'Alembert for the novelty of her acting which broke down conventions. More dogged was her battle for the honor of actors, then excluded from the Church and forbidden to take sacraments. In 1761, Mlle Clairon took her case to the King, sparking a polemic with the memoir Liberté de la France contre le Pouvoir Arbitraire de l'Excommunication (The freedom of France against the Arbitrary Power of Excommunication) commissioned from a lawyer. Imprisoned in 1765 at For-l'Evêque for having stood her ground before the Duke of Richelieu who wished to off-load a debt-ridden, dishonored actor onto the troupe, she refused to go on stage until she and her peers had not been relieved of their excommunication. The King did not give in. Neither did Mlle Clairon. Aged forty-two, in her prime, she abandoned the Comédie-Française.
The eminent Lords to whom she had been close, the d'Aumonts and the Choiseuls, failed to come to her assistance. Ill, she visited first Voltaire at Ferney and then her great love the Count of Vabelle in Provence, who wasted no time in distancing himself from her. Clairon returned to Paris and acted at the salons of Mme Du Deffand and Mme Necker. Weary of playing tragedy to salon audiences, she left France in 1773 to follow the young Margrave of Anspach to Franconia. She was responsible for the toleration of Catholicism in the Germanic principality where she spent thirteen years, apart from a few winters in Paris. She returned to France for good three years before the Revolution and witnessed the rehabilitation of theater workers on 25 December 1789. In her seventies, she conquered the affections of the Baron of Staël and wrote memoirs which included her reflections on the dramatic arts. She died in Paris on 31 January 1803 leaving one adopted daughter, Pauline de la Riandrie.
Mlle Clairon transformed theatrical oratory, reformed costumes and, along with Voltaire and Le Kain, cleared the stage of the seats which had previously obstructed it. At the expense of her career, she defended her peers against the tyranny of the lords and exclusion from the Church. She taught her art, forming Larive and Mlle Raucourt and conceived the idea of an Academy of Declamation. Her struggle for natural acting and her intellectual approach to the dramatic arts influenced Diderot, who praised her technicality in Le Paradoxe sur le Comédien. Others weighed her against the spontaneity of her rival Mlle Dumesnil, criticising Clairon for achieving a natural air through artifice. Emancipated and courageous, she was also a woman of the Enlightenment: close to the philosophes, a teacher and theoretician of her art, she enabled the novel ideas of her time to circulate in the world of the theater and remains in theatrical history the greatest tragedienne of her century.
(traduction de Cathy McClive)
OEUVRES
- 1760 : «Lettre de Mlle Clai** à Me Huer de Lamot**,
avocat au parlement, en lui envoyant les mémoires suivants»,
in Huerne de la Motte, Liberté de la France contre le
pouvoir arbitraire de l'excommunication, ouvrage dont on est spécialement
redevable aux sentiments généreux et supérieurs
de Mlle Clai..., Amsterdam, s.n., 1761, p.xv-xvj (mémoire
écrit par suite des échanges entre l'auteur et Mlle
Clairon au sujet de l'excommunication des comédiens; contient,
en guise de préface, une lettre de la comédienne).
- 1762 : Morceaux choisis du porte-feuille de Mlle Clairon,
Amsterdam, Ve de J. F. Jolly (contient trois pièces en
vers: «Epître à Chloé, [sur l'Amour]»;
«Le Papillon»; «Les Bacchanales, opéra
de campagne») -- Poésies de Mlle Clairon, voir
infra.
- v.1770-1780 : lettres à l'acteur Larive -- Lettres
autographes de Mlle Clairon, éd. Charles Maurice, Coureur
des théâtres (journal introuvable aujourd'hui),
juillet-août 1849. Consultées par Goncourt chez un
marchand d'autographes, puis réunies, en majorité,
par la Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française.
- 1798 : Mémoires d'Hippolyte Clairon, et réflexions
sur l'art dramatique, Paris, F. Buisson -- Éd. Andrieux,
Genève, Slatkine Reprints, 1968 [Paris, Ponthieu, 1822-25].
- Poésies de Mlle Clairon, éd. Georges Lepreux,
Paris, impr. de l'Armorial français, 1898 (contient les
trois pièces du Porte-feuille, plus deux chansons plus
tardives publiées dans ses Mémoires).
CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE
- Feuillère, Edwige. Moi, la Clairon. Paris, Albin
Michel, 1983.
- Goncourt, Edmond de. Mademoiselle Clairon, d'après
ses correspondances et les rapports de police du temps. Genève,
Slatkine Reprints, 1986 [Paris, Ernest Flammarion et Eugène
Fasquelle, 1889].
* Jaubert, Jacques. Mademoiselle Clairon, comédienne
du Roi. Paris, Fayard, 2003.
CHOIX ICONOGRAPHIQUE
- Lemoyne, Jean-Baptiste. Mademoiselle Clairon (buste,
marbre blanc), 1761. Comédie-Française, foyer des
comédiens.
- Van Loo, Carle. Portrait de Mlle Clairon (toile marouflée
sur bois, en médaillon), v.1757. Collections de la Comédie-Française.
- Van Loo, Carle. Médée et Jason (Clairon
en Médée avec Lekain, Jason, dans la Médée
de Longepierre; huile sur toile), Salon de 1759. Musée
de Potsdam. Esquisse au musée de Pau. Gravé par
Beauvarlet (1764).
- Saint-Aubin, Gabriel de. Trois portraits de Mlle Clairon
(pierre noire, mine de plomb, pastel sur papier). Paris, musée
du Louvre -- Le Livre des Saint-Aubin, Paris, R.M.N., Louvre,
2002.
- Lemonnier, Charles Gabriel. Première lecture de l'Orphelin
de la Chine de Voltaire dans le salon de madame Geoffrin (huile
sur toile), 1812. Musée national du château de Malmaison.
JUGEMENTS
- (à propos de la première de Phèdre,
19 sept. 1743) «Mlle Clairon est extrêmement blanche,
sa tête est bien placée. Ses yeux sont grands, pleins
de feu et respirent la volupté. Sa bouche est ornée
de belles dents, sa gorge est bien placée, elle s'élève
sans affectation. On gagne à l'examiner un plaisir que
les autres sens seraient jaloux de partager avec la vue. Sa taille
est aisée, elle se présente avec beaucoup de décence»
(Lettre à madame la marquise V. de G... sur le début
de Mlle Clairon à la Comédie-Française
[signé «D. de M. A. O. V., 20 décembre 1743»],
La Haye, 1744).
- (à propos de la première d'Oreste de Voltaire)
«Vous avez été admirable, vous avez montré
dans vingt morceaux ce que c'est que la perfection de l'art, et
le rôle d'Electre est certainement votre triomphe; mais
je suis père, et, dans le plaisir extrême que je
ressens des compliments que tout un public enchanté fait
à ma fille, je lui ferai encore quelques observations pardonnables
à l'amitié paternelle [...] Encore une fois, débridez,
avalez des détails, afin de n'être pas uniforme dans
les récits douloureux» (Voltaire, lettre à
Mlle Clairon, 12 janvier 1750, in Voltaire's Correspondence,
éd. T. Bestermann, Genève, Institut et Musée
Voltaire, 1953-1965, Letter D4095).
- «Electre rabâche toujours la même chose pendant
cinq actes et comme c'est le rôle d'une harangère
la Clairon l'a bien heurté et l'a assez bien joué»
(Pierre-Claude Nivelle de la Chaussée, lettre à
Jean Bernard Le Blanc, 14 janv. 1750, in Voltaire's Correspondence,
ibid., Letter D4096).
- «Ni mademoiselle Clairon ni M. Lekain ne sont de vrais
acteurs; ils jouent d'après leur naturel et leur état,
et non pas d'après celui du personnage qu'ils représentent»;
«Je fus avant-hier à la première représentation
de Tancrède [de Voltaire]. J'y ai pleuré
à chaudes larmes. [...] Mademoiselle Clairon joue à
ravir. Il y a un "Eh bien, mon père" qui remue
l'âme depuis le bout des pieds jusqu'à la pointe
des cheveux»; «Je fus avant-hier, vendredi, entendre
mademoiselle Clairon dans Bajazet, chez la duchesse de
Villeroy; elle joua bien, mais elle ne cache pas assez son art;
aussi on l'admire, mais elle ne touche pas» (Mme du Deffand,
lettres à Voltaire du 24 mars 1760 et du 5 sept. 1760;
lettre à Horace Walpole du 17 mai 1767, in Lettres de
Madame du Deffand, Paris, Mercure de France, 2002).
- «Et rien n'est plus dans la vérité que cette
exclamation de Voltaire, entendant la Clairon dans une de ses
pièces: 'Est-ce bien moi qui ai fait cela?'. Est-ce
que la Clairon en sait plus que Voltaire? Dans ce moment du moins
son modèle idéal, en déclamant, était
bien au-delà du modèle idéal que le poète
s'était fait en écrivant, mais ce modèle
idéal n'était pas elle. Quel était donc son
talent? Celui d'imaginer un grand fantôme et de le copier
de génie» (Diderot, Paradoxe sur le Comédien
[1773-1778], in OEuvres esthétiques, Garnier,
1968, p.342-343).
- «En Mlle Clairon, les traits, la voix, le regard, l'action
et surtout la fierté, l'énergie du caractère,
tout s'accordait pour exprimer les passions violentes et les sentiments
élevés. [...] Son jeu n'était pas encore
réglé et modéré comme il l'a été
dans la suite; mais il avait déjà toute la sève
et la vigueur d'un grand talent» (Marmontel, Mémoires
[1792-1796], éd. John Renwick, Clermont-Ferrand,
G. de Bussac, 1972, t. I, p.70).
- «La publication de ses Mémoires a encore
renouvelé contre elle de vieilles inimitiés. On
a trouvé qu'en se donnant à elle-même trop
d'éloges, elle ne louait pas assez, elle traitait même
quelquefois trop sévèrement les acteurs ses contemporains.
[...] Il est assez simple que mademoiselle Clairon eût une
bonne opinion de son talent; vingt ans de succès la justifient
à cet égard» (Andrieux, notice aux Mémoires
de Mlle Clairon, éd. de 1822-1825, voir supra, Oeuvres).
- «La tragédie n'est pas faite pour être parlée.
Et de fait, tous les tragédiens chantent. Seulement voilà:
il y a les tragédiens qui chantent faux et les tragédiens
qui chantent juste. Eh bien, Clairon eut l'immense mérite,
après avoir chanté très fort, et un peu faux,
d'arriver à chanter plus doucement, -et à chanter
juste» (Dussane [Mme Lucien Coulond], Reines de théâtre
(1633-1941), Lyon, H. Lardanchet, 1944, p.87).
Jacques Jaubert, 2004.