Résumé - Traduction - Oeuvres - Choix bibliographique - Jugements
On sait fort peu de choses sur la personne
et l'existence d'Hélisenne de Crenne. Les données
recueillies à son sujet, notamment par Louis Loviot au
début du XXe siècle, révèlent toutefois
qu'il s'agit du nom de plume utilisé par une dame picarde,
Marguerite Briet, originaire d'Abbeville, épouse de Philippe
Fournel, sieur de Crenne. En dehors de ses propres textes, que
l'on a souvent lus sur le mode autoréférentiel,
les seuls écrits contemporains la concernant se limitent
à des documents légaux indiquant qu'elle s'est séparée
de son mari et suggérant qu'elle est née vers 1510
et morte après le 25 août 1552. Malheureusement,
bien que des témoignages contemporains signalent son érudition
(l'Historia Picardiae de Nicolas Rumet [deuxième
moitié du XVIe siècle] parle d'elle comme d'une
«perdocta mulier» habitant Paris en 1540),
ses liens avec le monde des lettres et de l'édition se
résument à des supputations.
Il convient de souligner la façon
dont le profil imprécis de l'auteure contraste avec l'intérêt,
parfois controversé (voir le premier chapitre de l'ouvrage
de D. Wood), que ses textes ont suscité à son époque,
au point d'être publiés à plusieurs reprises
de 1538 jusqu'en 1560. Il s'agit là d'un indéniable
succès de librairie, qui a valu à l'auteure une
parution de ses OEuvres (réunies à partir
de 1543), de même que, du point de vue stylistique, une
mise au goût du jour de ce recueil par Claude Colet (en
1550). Loin d'être anodin, ce fait confère à
ce recueil le double intérêt d'être l'un des
premiers consacrés aux oeuvres d'un seul auteur, et celui
de représenter le corpus féminin publié le
plus substantiel avant les Marguerites de Marguerite de
Navarre.
Les écrits d'Hélisenne couvrent
un large registre de pratiques narratives, tout en étant
mis sous le signe d'une évidente unité thématique
et stylistique. En effet, si l'on excepte la traduction parue
en 1541 des quatre premiers livres de l'Énéide
(et d'ailleurs exclue des OEuvres), les trois textes originaux
d'Hélisenne se centrent à un moment ou à
un autre sur la gestion des conséquences personnelles et
sociales du désir adultère, dans une perspective
principalement féminine. C'est d'ailleurs cet aspect qui
a engagé nombre de commentateurs à en suggérer
une lecture autobiographique, surtout pour les Angoysses douloureuses
(1538), ample roman qui combine les traditions narratives
sentimentale et chevaleresque et qui met en scène, dans
sa première partie, une Hélisenne à la fois
personnage, narratrice et figure auctoriale. Une telle lecture
est cependant de moins en moins fréquente puisque, d'une
part, la minceur des renseignements biographiques ne permet guère
de la confirmer et que, d'autre part, les travaux récents
s'attachent davantage à mettre en relief non seulement
l'importance de la rhétorique, mais aussi la complexité
des procédés littéraires de duplication et
de spécularité qui y sont mis en oeuvre. D'un texte
à l'autre, on peut par ailleurs noter une mise à
distance progressive de l'autoréférentialité,
puisque les Epistres de 1539 et, surtout, le Songe
de 1541 transposent les enjeux du roman de 1538 dans des sphères
discursives de plus en plus savantes et abstraites, liées,
dans le cas du recueil épistolaire, à la question
de l'accès des femmes à l'écriture. À
ce titre, les épîtres invectives (particulièrement
la troisième) sont souvent considérées comme
une véritable apologie des femmes, d'autant plus intéressante
qu'elle provient de la plume d'une persona féminine.
En dépit des nombreuses études
qui lui ont été consacrées ces dernières
années, le statut de cet ensemble textuel dans le monde
des lettres de la première moitié du XVIe siècle
reste encore à préciser. Si on a amplement souligné
le substantiel travail d'emprunt à diverses sources (Boccace,
Caviceo, Lemaire de Belges, etc.) qui y est effectué, il
faut bien convenir que le résultat représente plus
que la simple somme des parties. C'est un travail soutenu d'exploration
des formes narratives et des procédés didactiques
auquel se livre Hélisenne et qui, par le choix des formes
et des procédés (dont les latinismes que lui reproche
E. Pasquier, voir infra, «jugements»), semble
soutenir l'hypothèse, suggérée par Robert
Cottrell, d'un désir de participation au mouvement humaniste.
Séduisante, cette hypothèse permet de mieux saisir
les modulations génériques du matériau thématique
qui sert de pivot à l'ensemble de l'oeuvre, de même
que de comprendre la finalité des jeux d'identité
qui conjuguent le simple et le multiple.
Little is known of the life and personality of Hélisenne de Crenne. Nevertheless, the facts assembled by such researchers as Louis Loviot at the beginning of the 19th century demonstrate that this was the pseudonym used by Marguerite Briet, a native of Abbeville in Picardy, and the wife of Philippe Fournel, whose title was de Crenne. Beyond her own texts, which have been frequently read as autobiographical, the only contemporary documents concerning her are legal ones, indicating that she and her husband were legally separated, that she was born some time around 1510 and died after August 25, 1552. Unfortunately, although contemporary witnesses refer to her erudition (e.g. the Historia Picardiae by Nicolas Rumet, dating from the last half of the 16th century, speak of her as a "perdocta mulier" living at Paris in 1540), our knowledge of her relationships with the world of literature and publishing are speculative.
The factually imprecise profile we have of the author contrasts with the sometimes controversial but substantial interest (see the first chapter of D. Wood [bibliography]) which during her lifetime surrounded the texts, published repeatedly from 1538 to 1560. She was clearly a best seller, as evidenced by the appearance of her collected Oeuvres beginning in 1543 and by the stylistic "modernizing" of the collection by Claude Colet in 1550. Not at all insignificant, this edition has the double distinction of being one of the earliest devoted to the works of one author, as well as that of being the most substantial corpus of one woman's work published in French before the Marguerites of Margaret of Navarre.
The works of Hélisenne cover a wide range of approaches to narrative, while exhibiting clear thematic and stylistic unity. In fact, with the exception of the translation of the four first books of the Aeneid which appeared in 1541, but were never included in the Oeuvres, her three original texts all focus at one moment or another on the management of the personal and social consequences of adultery from a largely female point of view. It is in fact this feature which prompted a number of commentators to propose autobiographical interpretations of the texts. This is especially true of the Angoysses douloureuses (1538), a substantial novel which combines the narrative traditions of the novel of sentiment with those of the novel of adventures, presenting a "Hélisenne" who is at the same time narrator, character and authorial presence. This sort of reading, however, is less and less frequent because the paucity of biographical facts available hardly supports biographical claims. Recent research focuses instead on highlighting not only the importance of rhetoric, but also the complex literary devises of reduplication and specularity which are at play in the texts. There is, moreover, an observable progressive distancing of auto referential elements from one text to the next: the Epistres (1539) and especially the Songe (1541) transpose the issues of the novel of 1538 into progressively more and more abstract and learned discursive areas, linked, in the case of the Epistres, to the question of the access of women to writing. In this light, the invective letters of this work, and especially the third one, are often considered to be a veritable apology for women, of particular interest because they are the product of the pen of a female persona.
Despite the numerous studies which have been devoted to this group of texts in recent years, its status relative to the literary world of the first half of the 16th century still requires clarification. Although solid work has been done to illuminate the substantial borrowings from a variety of sources such as Boccaccio, Caviceo, Lemaire de Belges and others, it is clear that the whole work is more than the sum of these parts. Hélisenne's is a sustained exploration of narrative forms and didactic strategies which, by the choice of rhetorical procedures and language, such as the Latinisms for which she was criticized by E. Pasquier, seem to support the hypothesis advanced by Robert Cottrell, of a desire on the author's part to participate in the humanistic movement of the time. This hypothesis is attractive, allowing us to better understand the modulation in a variety of genres of the thematic material which serves as the central feature of the whole work, as well as to understand the goals of the play of identity which combines the single and the multiple.
(traduction Hannah Fournier)
OEUVRES
- 1538 : Les Angoysses douloureuses qui procedent d'amours,
Paris, Denys Janot -- Éd. Christine de Buzon, Paris, Honoré
Champion, 1997.
- 1539 : Les Epistres familieres et invectives de ma
dame Helisenne, Paris, Denys Janot -- Éd. Jean-Philippe
Beaulieu et Hannah Fournier, Presses de l'Université de
Montréal, 1995.
- 1540 : Le Songe de madame Helisenne, Paris, Denys Janot
-- Éd. Jean-Philippe Beaulieu, Paris, Indigo & Côté-femmes,
1995.
- 1541 : Les quatre premiers livres des Eneydes,
Paris, Denys Janot.
- 1543 : Les Oeuvres de ma dame Helisenne, Paris, Charles
Langelier.
- 1551 : Les Oeuvres de ma dame Helisenne (texte corrigé
par C. Colet), Paris, Etienne Grouleau.
CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE
* Beaulieu, Jean-Philippe et Diane Desrosiers-Bonin (dir.).
Hélisenne de Crenne. L'écriture et ses doubles.
Paris, Honoré Champion (à paraître).
- Buzon, Christine de. Notice «Helisenne de Crenne»,
in Michel Simonin (dir.), Dictionnaire des lettres françaises.
Le XVIe siècle. Paris, Fayard/Librairie générale
française «La Pochothèque», 2001, p.306-309.
* Buzon, Christine de. «Introduction» à l'édition
critique des Angoysses douloureuses qui procedent d'amours
(voir supra, «Oeuvres»).
- Cottrell, Robert D. «Hélisenne de Crenne's Le
Songe», in Colette H. Winn et Donna Kuizenga (dir.),
Women Writers in Pre-Revolutionary France. Strategies of Emancipation.
New York/Londres, Garland, 1997, p.189-206.
* Wood, Diane S. Helisenne de Crenne. At the Crossroads of
Renaissance Humanism and Feminism. Madison (Wisconsin) et
Teaneck (New Jersey)/Londres, Fairleigh Dickinson University Press/Associated
University Presses, 2000.
Jean-Philippe Beaulieu, 2003.
JUGEMENTS
- «[...] la Picardye ne reçoit peu d'honneur
par l'Esprit merveilleux de sa fille Helisenne. Les Compositions
de laquelle sont si souvent es mains des François se delectans
de Prose, qu'il n'est besoin en faire autre discours.» (François
de Billon, Le Fort inexpugnable de l'honneur du Sexe Feminin,1555).
- «Le semblable devons nous faire chacun de nous en nostre
endroit, pour l'ornement de nostre langue, & nous ayder mesme
du Grec et du Latin, non pour les escorcher ineptement, comme
fit en nostre jeune aage Helisaine, dont notre gentil Rabelais
s'est mocqué fort à propos en la personne de l'escolier
Limosin, qu'il introduit parlant à Pantagruel en un langage
escorche-latin [...]» (Etienne Pasquier, Lettres,
livre II, lettre XII).