Résumé - Traduction - Oeuvres - Choix bibliographique
Jeanne de Jussie est mal connue. Elle
naît à une date incertaine au début du XVIe
siècle, dans la famille noble, mais peu fortunée,
des seigneurs de Jussie-l'Evêque. Elle est la nièce
du seigneur Pelicier et de la Mère Guillaume de Villette.
Elle entre très jeune au couvent
des clarisses -- le seul couvent de femmes à Genève
avant la Réformation. Pourvue d'une bonne instruction,
elle est dès 1530 «l'écrivaine» du couvent
(c'est-à-dire la secrétaire, chargée de rédiger
les suppliques, les quittances des legs, les lettres et requêtes),
alors qu'elle en est l'une des plus jeunes soeurs. Elle sait sûrement
le latin, car elle emploie parfois des termes de cette langue,
munis simplement d'une terminaison française et qu'on ne
retrouve dans aucun dictionnaire de l'époque.
Alors qu'éclatent les premiers troubles
religieux, Jeanne de Jussie est actrice et témoin d'un
épisode haut en couleur: la résistance victorieuse
des clarisses aux tentatives des réformés, qui veulent
leur faire quitter leur ordre. En août 1535, après
l'abolition du culte catholique à Genève, elle obtient
enfin l'autorisation de partir avec les autres soeurs. Elles se
réfugient à Annecy, où le duc de Savoie met
à leur disposition le couvent de Sainte-Croix, dont Jeanne
devient l'abbesse. C'est là qu'elle rédige son oeuvre,
commencée sans doute en 1535, achevée peut-être
vers 1546, et dont la première édition paraîtra
en 1611 à Chambéry.
Sa narration décrit la situation
à Genève de 1530 à 1535, dans le but d'entretenir
dans sa communauté le souvenir de cette époque troublée.
Les trois cinquièmes du récit se rapportent aux
tribulations des clarisses et aux circonstances qui ont provoqué
leur «départie» (juillet 1535-septembre 1536).
La fin décrit les vaines tentatives des réformés
pour les amener à défroquer et à se marier,
ainsi que le départ pour l'exil jusqu'à l'arrivée
à Annecy. Jeanne parle tantôt à la première
personne (mais en restant anonyme), tantôt à la troisième,
en citant «Jeanne» parmi les plus jeunes soeurs, et
aussi les plus exposées car réclamées par
les autorités genevoises. Elle s'en prend à Luther
(Calvin n'arrive à Genève qu'en 1536), à
Farel, à Viret, analyse les causes et les conséquences
de la révolution religieuse dont elle est témoin.
Son récit, très dramatique, abonde en tableaux violents
et tumultueux. Il offre nombre de scènes d'affrontement
entre «luthériens hérétiques»
et religieuses, et aussi beaucoup de portraits vivants, comme
celui de Marie Dentière, une «moine abbesse, fausse,
ridée et langue diabolique, ayant mari et enfants, qui
se mêlait de prêcher et de pervertir les gens de dévotion»,
lors de l'irruption des réformés dans le couvent.
Sa date de mort n'est pas connue.
Les études féministes des
dernières décennies ont fait resurgir l'écrivaine
du couvent des clarisses de Genève, mais toujours en relation
avec Marie Dentière, ex-abbesse réformée,
qui a bien davantage retenu l'attention.
Jeanne de Jussie (ca.1510-after 1546), a little-known member of the noble but impoverished family of Jussie-l'Évêque, was born on an undetermined date at the beginning of the 16th century. She was the niece of Lord Pelicier and of Mother Guillaume de Villette.
While still very young she entered the Poor Clares convent -the sole women's convent in Geneva prior to the Reformation. Equipped with a good education, starting in 1530 she became the scribe of the convent (that is to say the secretary, responsible for writing petitions, receipts for legacies, letters and requests) even though she was one of the youngest sisters. She clearly knew Latin, as she sometimes used terms from that language, but with simple French endings which are not found in any dictionary of the time.
When the first religious troubles broke out, Jeanne de Jussie was both participant in and witness to a very colorful episode: the successful resistance of the Poor Clares to the attempts of the reformers, who wanted to force them to leave their order. In August, 1535, after the abolition of Catholic religious practice in Geneva, she finally obtained permission to leave with the other sisters. She found refuge at Annecy, where the duke of Savoy allowed them the use of the convent of the Sainte-Croix [the Holy Cross], where Jeanne became abbess. It was there that she wrote her works, quite certainly begun in 1535 and finished probably around 1546, of which the first edition appeared only in 1611 at Chambéry.
Her narrative describes the situation in Geneva around 1530-1535, with the purpose of keeping alive in her community the memory of this troubled time. Three fifths of the account refer to the tribulations of the Poor Clares and the circumstances which provoked their forced departure (July, 1535-September, 1536). The end describes the vain attempts of the reformers to make them renounce their vows and marry, as well as the period from departure into exile, up to their arrival at Annecy. Sometimes Jeanne speaks in the first person (though remaining anonymous), sometimes in the third, citing "Jeannne" among the youngest sisters who were the most vulnerable because they were being sought out by the Genevan authorities. She takes issue with Luther (Calvin did not come to Geneva until 1536), Farel, Viret, and analyses the causes and consequences of the religious revolution of which she was a witness. Her very dramatic account teems with violent and tumultuous tableaux. It stages numerous confrontational scenes between "Lutheran heretics" and the nuns, and includes many vivid portraits, like that of Marie Dentière at the moment of the irruption of the reformers into the convent: a "monk-abbess, false, wrinkled, with the tongue of a devil, a husband and children, who meddled in preaching and perverted devout people". The date of Jeanne's death is unknown.
Feminist studies of the past decades have resurrected the writer-scribe of the convent of the Poor Clares of Geneva, but always as a counterpoint to Marie Dentière, the protestant ex-abbess who has attracted more attention.
(traduction d'Hannah Fournier)
OEUVRE
1535-1546? : Le Levain du calvinisme ou commencement de
l'hérésie de Genève. Éd. A. C.
Griel, Genève, Fr. Jullien, 1865.
CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE
- Chroniqueurs du XVIe siècle. Bibliothèque
romande, Lausanne, 1974, «Jeanne de Jussie», introd.,
p.54 et suiv.
- Head, Thomas. «The Religion of the Femmelettes: Ideals
and Experience among Women of the Sixteenth Century France»,
in L. Coon, K. Haldane and E. Somme (dir.), That Gentle Strength:
Historical Perspectives on Women in Christianity. Charlottesville,
Virginia, 1991, p.149-175.
- Lazard, Madeleine. «Deux soeurs ennemies, Marie Dentière
et Jeanne de Jussie: nonnes et réformées à
Genève», in B. Chevalier et R. Sauzet (dir.), Les
réformes, enracinement socio-culturel. Paris, Éd.
de la Maisnie, 1985, p.239-249.
- Pontenay de Fontenette, Micheline. Les Religieuses à
l'âge classique du droit canon. Paris, Vrin, 1967.
- Roelker, Nancy. «The Appeal of Calvinism in French Noble
Women in the XVIe Century»,. The Journal of Interdisciplinary
History, 2, 1972, p.402, 407.
Madeleine Lazard, 2003.