Résumé - Oeuvres - Choix bibliographique - Jugements
On sait peut de choses concernant Louise
Labé et sa famille. Elle naît à Lyon entre
1516 et 1523 dans un milieu de marchands cordiers très
aisés, de Pierre Charly et Étiennette Roybet (morte
en 1523 ou 1524). Elle tient le nom de Labé d'un premier
mariage de son père. Quant à son surnom de Belle
Cordière, il est peut-être dû à sa résidence
dans le quartier de la Gela habité par des cordiers. Louise
épousera du reste un cordier.
Son éducation reste une énigme.
Elle est en tout cas très supérieure à celle
que l'on concède alors aux filles. Bien que l'on ne connaisse
pas ses activités, on la sait avant 1555 dans des milieux
humanistes lyonnais, où elle continue à absorber
lectures et savoirs. Le vague parfum de scandale qui règne
autour d'elle, son surnom, un méchant propos de Calvin
(1560) suggèrent une vie romanesque et libre, mais ce genre
d'accusation n'est alors pas rare à l'encontre de femmes
cultivées et trop brillantes. Qu'elle connaisse Olivier
de Magny est certain: il séjourne à Lyon en 1554,
ses vers croisent parfois ceux de Louise. Est-ce suffisant pour
supposer une liaison amoureuse?
Le volume, très soigné, des
Euvres de L.L.Lyonnoise paraît en 1555 chez Jean
de Tournes. Les écrits de Louise y sont suivis d'un important
groupe d'hommages poétiques, dont beaucoup attribuables
à des noms célèbres. L'ensemble suggère
ainsi une femme inspirée, savante, au centre d'un groupe
de poètes et d'humanistes réfléchissant ensemble
sur la poésie, l'amour, les questions de la culture contemporaine.
Quatre textes composent les Euvres. Dans l'épître
dédicatoire à «M.C.D.B.L.» (Clémence
de Bourges, jeune poétesse de grande famille), que l'on
considère comme un des premiers manifestes féministes,
Louise pose fermement les questions essentielles de la condition
des femmes (leur éducation, leur droit à la culture,
etc.), affirme la supériorité des activités
de l'esprit sur les «occupations mulièbres»,
avec une discrète revendication d'«honneste liberté»;
elle donne par ailleurs une pénétrante analyse du
plaisir de l'écriture, de sa puissance de remémoration
qui annonce la recherche d'un temps retrouvé. Le Débat
de Folie et d'Amour est un dialogue satirique en prose: dans
un Olympe de fantaisie, un procès entre Amour et Folie
évoque les moeurs amoureuses contemporaines et oppose l'amour
épuré néo-platonicien à un amour-passion
naturaliste et total; le verdict, pessimiste et ironique, condamne
Folie à accompagner partout Amour. Ce Débat plein
de verve entretient de nombreuses correspondances avec les Poésies,
malgré leur disparité d'écriture. Trois Élégies
(326 v.) retracent le parcours d'une persona poétique,
derrière laquelle se profile l'expérience de Louise:
un amour sensuel, passionné, sublime et douloureux, toujours
lié à l'écriture qu'il déclenche.
Puis vingt-quatre Sonnets profondément lyriques
(le premier en italien) explorent les moments discontinus de cette
expérience érotico-poétique; malgré
sa science extrême de la prosodie et des rythmes, malgré
son évidente pratique des moyens poétiques, l'écriture
y paraît d'une suprême simplicité, et refuse
certains des tics voyants de la Pléiade; ces sonnets font
peut-être entendre la note la plus pure de toute la lyrique
amoureuse du siècle.
Après une deuxième édition
en 1556, Louise se retire souvent à la campagne, et se
tait. Elle meurt en 1566. Son testament, généreux,
notamment envers des femmes et des jeunes filles qu'elle prend
soin de doter, suggère la vie simple et aisée d'une
bonne chrétienne.
Cette image contraste avec les vignettes
galantes de sa vie avant sa retraite, qui l'ont malheureusement
suivie dans sa postérité. Elle suscite dès
son époque des jugements contradictoires. Sa beauté
est généralement reconnue, sa personne, ses moeurs
et son talent sont tantôt vilipendés (Rubys, Calvin...),
tantôt reconnus (La Croix du Maine) voire loués (Billon,
Peletier, Paradin...). Il faut attendre, pour la diffusion de
son oeuvre, une édition lyonnaise de 1762, et enfin un
intérêt plus sérieux, avec celles de Bréghot
du Lut (1824), Blanchemain (1875) et Boy (1887). Cependant sa
réputation sulfureuse a encore fait délirer bien
des imaginations et, en 1985, un roman de K. Berriot, respectable,
donne d'elle une image séduisante mais improbable. Ses
oeuvres suscitent aujourd'hui de savantes et sérieuses
études faisant droit à son talent, voire son génie.
En 2005, elle a été mise au programme de l'agrégation
de Lettres, pour la première fois dans l'histoire de ce
concours.
OEUVRES
- 1555 : Euvres de Louïze Labé Lionnoize,
Lyon, J. de Tournes. Réimpr. corrigée 1556 -- Éd.
Fr. Rigolot, OEuvres complètes, Paris, Flammarion
«G.-F.», 2004.
CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE
- Demerson, Guy (dir.), Les Voix du lyrisme, Saint-Étienne/Paris,
Publications de l'Université de Saint-Étienne/Éditions
du CNRS, 1990.
- Lazard, Madeleine, Louise Labé Lyonnaise,
Paris, Fayard, 2004.
- Martin, Daniel, Signes d'Amante. L'agencement des EUVRES
de Loïze Labé Lionnoise, Paris, Honoré
Champion, 1999.
- O'Connor, Dorothy, Louise Labé. Sa vie, et son oeuvre,
Genève, Slatkine reprints, 1972 [1926].
- Rigolot, François, Louise Labé Lyonnaise ou
la renaissance au féminin, Paris, Honoré Champion,
1997.
CHOIX ICONOGRAPHIQUE
- Woëriot, Pierre, «Louise Labé Lyonnoise»
(gravure), 1555 (le seul portrait effectué du vivant de
Louise Labé, retrouvé au XIXe siècle, authentifié
par la signature P. W. et la date) -- Reproduit dans la plupart
des éditions modernes, dont celle citée supra,
choix bibliog.
JUGEMENTS
- «Il est vrai que plusieurs poëtes du tems ont
paru amoureux d'elle dans leurs ouvrages; mais les poëtes
sont en droit d'aimer & de déclarer leur passion, sans
faire tort à la réputation de celles qu'ils adorent;
il est vrai aussi que ses élegies, & ses sonnets sont
remplis d'une passion vive & délicate; mais pourquoi
une femme qui fait des vers amoureux n'aurait-elle pas le droit
de les adresser à un amant imaginaire, comme les poètes
ont celui de se faire des maîtresses dans le même
genre?» (Beauchamps, Recherches sur les théâtres
de France, Paris, Prault, 1735, t.I, partie «Auteurs
de mystères, entremets, moralités, sotties, satires
et farces avant 1552», p.354).
- «Dans les OEuvres de la Belle Cordière,
imprimées à Lyon en 1555, et réimprimées
dans la même ville en 1762, on trouve une pièce très
ingénieuse, la meilleure de toutes, intitulée Débat
de Folie et d'Amour» (J.M.B. Clément et
J. de Laporte, Anecdotes dramatiques, Paris, Veuve Duchesne,
1775, p.238).
Françoise Charpentier, 2005.
- «femme au demeurant, de bon & gaillard esprit &
de mediocre beauté: recevoit gracieusement en sa maison
seigneurs, gentilhommes & autres personnes de merite avec
entretien de devis & discours, Musique tant à la voix
qu'aux instrumens où elle estoit fort duicte, lecture de
bons livres latins, & vulgaires Italiens & Espaignols
dont son cabinet estoit copieusement garni, collation d'exquises
confitures, en fin leur communiquoit privement les pieces plus
secretes qu'elle eust, & pour dire en un mot faisoit part
de son corps à ceux qui fonçoyent: non toutefois
à tous, & nullement à gens mechaniques &
de vile condition quelque argent que ceux là luy eussent
voulu donner. Elle ayma les sçavans hommes sur tous, les
favorisant de telle sorte que ceux de sa cognoissance avoient
la meilleure part en sa bonne grace, & les eust preferé
à quelconque grand Seigneur & fait courtoisie à
l'un plustost gratis qu'à l'autre pour grand nombre d'escus:
qui est contre la coustume de celles de son mestier & qualité.
Ce n'est pas pour estre courtisanne que je luy donne place en
cete Bibliotheque, mais seulement pour avoir escrit en prose françoise,
Debat de Folie & d'Amour, dialogue. Et en vers, III. Elegies,
XXIIII. Sonnets, dont y en a un en Italien.» (Antoine du
Verdier, Bibliothèque, 1584, p.822).