Résumé - Traduction - Oeuvres
- Choix bibliographique - Jugements
Fille de Jean Le Masson, capitaine de
navire, et de Anne Le Golft, fille de négociant, Marie
Le Masson Le Golft est née le 25 octobre 1749 au Havre.
Naturaliste, dessinatrice, femme de lettres, sa formation intellectuelle
semble avoir été assurée par d'éminents
savants havrais tels l'hydrographe d'Après de Mannevillette
et surtout l'abbé zoologiste Jacques-François Dicquemare,
dont elle se dit l'élève. Animée du patriotisme
municipal propre à la bourgeoisie d'alors, elle s'intéresse
de près à la vie locale. Ses premiers ouvrages sont
consacrés à sa «petite Ithaque», son
histoire, sa géographie, ses monuments, ses figures. La
rédaction de ces ouvrages l'ayant liée aux personnalités
locales, elle devient l'âme d'un foyer intellectuel dans
une cité strictement commerciale et militaire. Gracieuse,
d'un commerce agréable et piquant, elle attire les hommes
d'esprit et s'engage dans une vaste correspondance scientifique
qui la fait connaître et admettre dans diverses académies
provinciales et étrangères, et jusqu'à Saint-Domingue,
où le Cercle des Philadelphes l'accueille avec enthousiasme
en 1785. Elle a un échange très fourni avec l'académie
d'Arras et son secrétaire Dubois de Fosseux, sans oublier
l'académie de Rouen, où plusieurs chanoines lui
sont acquis. Son urbanité ne doit pas dissimuler que cette
Normande est très pieuse, assez traditionaliste, prudente
et avisée. On la voit fleureter avec la plupart de ses
correspondants, mais repousser de la même plume tout hommage
annonciateur de quelque union. Elle préservera toute sa
vie une indépendance totale, au prix de la pauvreté
et sans doute de brouilleries dans sa ville natale.
D'abord attachée aux recherches
et aux expériences de l'abbé Dicquemare sur les
zoophytes, elle fait paraître, à partir de 1779,
dans les Observations et mémoires sur la physique, sur
l'histoire naturelle et sur les arts et métiers, des
études sur les moules, sur le gonflement du lait porté
à ébullition, sur un phénomène de
brouillard. En 1784, elle publie une étonnante Balance
de la Nature où sont évalués, à
travers des tables de notation, tous les objets de la nature;
ses critères d'évaluation, tels que la «saveur»
pour les poissons ou l'«utilité du bois» pour
les arbres, sont peut-être à relier d'une part aux
activités portuaires du Havre. D'autre part, Marie Le Masson
Le Golft est une disciple de Malebranche et de Buffon: elle n'estime
les richesses de la nature que relativement aux besoins et à
l'agrément des hommes. Elle prolonge son entreprise en
1787 dans son Esquisse d'un tableau du genre humain, planisphère
sur lequel les peuples du monde sont symbolisés selon leur
conformation, leur couleur, leurs moeurs, leur religion, sans
hiérarchie. Cette bonne chrétienne se prononce avec
l'abbé Dicquemare pour l'égalité de tous
les hommes, et fustige l'esclavage avec un certain courage, dans
une ville de colons et d'armateurs. En 1784, sa réputation
ayant attiré l'attention d'une femme de la Cour, la comtesse
de Puget, soucieuse de l'instruction de sa fille, Mlle Le Masson
Le Golft lui écrit douze Lettres relatives à
l'éducation qu'elle fera publier en 1788. Dicquemare
lui avait confié le soin, par testament, de faire imprimer
le recueil de ses études. À la mort de l'abbé,
en 1789, elle engage à cette fin des démarches administratives
intenses qu'elle n'abandonnera qu'en 1805. Elle réside
un moment à Paris (où elle donne des cours de dessin,
d'histoire et de géographie), et y rencontre des autorités
intellectuelles et politiques telles que l'abbé Grégoire,
Daubenton, Lacépède, Chaptal, Lavoisier, Delisle
de Sales, Parmentier, etc. En 1797, elle s'installe à Rouen
et y donne des cours dans une pension. Elle tente vers 1805 d'être
nommée dans l'une des écoles de la Légion
d'Honneur. On la voit, à la fin de sa vie, correspondre
avec d'anciennes élèves pour qui elle rédige
de belles lettres morales. Elle meurt pauvre et isolée
le 3 janvier 1826. Avant que Noémie Noire Oursel ne lui
fasse une place éminente dans son Dictionnaire de biographie
normande, Marie Le Masson Le Golft est à peu près
oubliée; ni son oeuvre scientifique, ni ses quelques travaux
littéraires ne pouvaient la rendre immortelle.
Daughter of Jean Le Masson, sea captain, and Anne Le Golft, herself the daughter of a draughtsman, Marie Le Masson Le Golft was born on 25 October 1749 at Le Havre. A naturalist, artist, and cultivated woman, her intellectual education seems to have been provided by eminent and learned citizens of Le Havre such as the hydrographer d'Après de Mannevillette, and especially the abbot and zoologist Jacques-François Dicquemare whose pupil she declared herself to be. Filled with loyalty to her own town, as was typical for a bourgeoise of the time, she was very involved in her community. Her earliest works were devoted to her "petite Ithaque" (Little Ithaca) its history, geography, monuments and local figures. The composition of her works having linked her to local personalities, she became the spiritual leader of a group of intellectuals in what was otherwise a strictly commercial and military city. Gracious, with her agreeable and witty exchanges, she attracted like-minded men and engaged in a vast scientific correspondence which brought her renown and entry into various provincial and foreign academies, including one in the Dominican Republic, where she was enthusiastically welcomed by the Philosopher's Circle in 1785. She corresponded in depth with the Academy of Arras and its secretary Dubois de Fosseux, not to forget the Academy of Rouen where several ecclesiastical dignitaries supported her. Her worldly ways should not cloud the fact that this woman from Normandy was most pious, quite conservative, prudent, and thoughtful. She can be seen to have courted the majority of her correspondants, whilst rebutting with her quill any praise announcing a form of union. She preserved total independence all her life at the cost of poverty and no doubt rumours in her native town.
Initially linked to the research and experiments of the abbot Dicquemare on Zoophytes, in 1779 she published studies on mussels, on the swelling of milk brought to boiling point and on fog in the Observations et mémoires sur la physique, sur l'histoire naturelle et sur les arts et métiers (Observations and Memoirs on Physics, Natural History and Arts and Trades). In 1784 she published an amazing Balance de nature wherein she evaluated, using tables of symbols, all natural objects. The criteria of her study, such as flavour for fish or the usefulness of wood for trees, can perhaps be linked to her activities at the port of Le Havre. Marie Le Masson Le Golft was also a disciple of Malebranche and Buffon in that she only appreciated the riches of nature with regard to the needs and pleasures of humankind. She continued her undertaking in 1787 in her Esquisse d'un tableau du genre humain (Sketch of the Table of Human Kind), a planisphere on which different peoples of the world were symbolised by their conformation, their colour, their morals and their religion, without hierarchy. A good Christian, she pronounced herself, along with the abbot Dicquemare, in favour of the equality of human kind and fought courageously against slavery in a town of colonials and ships captains. In 1784, her reputation having attracted the attention of a lady at court, the countess of Puget, who was worried about her daughter's education, Mlle Le Masson Le Golft wrote for her twelve Lettres relatives à l'éducation, which were published in 1788. Dicquemare entrusted her with the printing of his studies in his will. Following the abbot's death in 1789 she pursued complicated administrative proceedings to this end, only renounced in 1805. Living in Paris for a while (where she gave lessons in drawing, history and geography) she met many political and intellectual heavy-weights such as the abbé Grégoire, Daubenton, Lacépède, Chaptal, Lavoisier, Delisle de Sales and Parmentier, amongst others. In 1797 she settled in Rouen and gave lessons in a boarding house. She attempted around 1805 to be elected to one of the schools of the Legion of Honor. At the end of her life she corresponded with former pupils for whom she wrote beautiful moral letters. She died impoverished and alone on January 3 1826. Before Noémie Noire Oursel devoted a significant entry to her in her Dictionnnaire de biographie normande (Dictionary of Norman Biography), Marie Le Masson Le Golft was all but forgotten; neither her scientific studies nor her few literary works had rewarded her with immortality.
(traduction de Cathy McClive)
OEUVRES
- 1778-1790 : Coup d'oeil sur l'état ancien et présent
du Havre, suivi des Annales [du Havre] depuis 1778
(du 8 février 1778 au 26 juin 1790), pour servir de
suite à l'ouvrage précédent, manuscrit in-4o
de 456 feuillets, cote Ms. Y.45, bibliothèque municipale
de Rouen -- Éd. Philippe Manneville, Rouen, Société
d'histoire de Normandie, 1999, 278 p., avec planches et portrait
de Marie Le Masson Le Golft (l'éditeur reprend le journal
de MLMLG de 1778 à 1790).
- 1779 : «Observations sur les moules», in Observations
et mémoires sur la physique, sur l'histoire naturelle et
sur les arts et métiers, décembre 1779, t.14,
p.485-486.
- 1780 : «Remarques sur le gonflement du lait dans l'ébullition»,
in Observations et mémoires sur la physique, sur l'histoire
naturelle et sur les arts et métiers, janvier 1780,
t.15, p.66-67.
- 1781 : Entretien sur Le Havre, par Mlle Le Masson
Le Golft. Épigraphe: «A tous les coeurs bien nés
que la patrie est chère!» (Tancr.). Approbation de
Parmentier, censeur. Au Havre, chez les libraires.
- 1783 : «Lettre à l'abbé Mongez sur les ombres
colorées en bleu», in Observations et mémoires
sur la physique, sur l'histoire naturelle et sur les arts et métiers,
septembre 1783, t.23, p.206-207.
- 1784 : Balance de la nature, Paris, chez Barrois l'aîné.
- 1784 et 1807 : Un ouvrage commémoratif publié
à l'occasion du 250e anniversaire de l'Académie
des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen (Rouen, 1994, p.237)
mentionne trois communications de Marie Le Masson Le Golft: deux
sur les moules (1784) et une sur l'asypsie ou «lièvre
de mer» (1807).
- 1787 : Esquisse d'un tableau général du genre
humain, «où l'on aperçoit d'un seul coup
d'oeil les Religions et les Moeurs des différents peuples,
les climats sous lesquels ils habitent et les principales variétés
de formes et de couleurs de chacun d'eux», planisphère
imprimé par Moithey, ingénieur-géographe
du roi, 56x75cm. [Bibliothèque nationale, département
des cartes et plans, cote GeC8674.]
- 1788 : Lettres relatives à l'éducation,
Paris, Buisson.
- S.d. : Mise en forme du «Portefeuille inédit de
l'abbé Dicquemare sur les mollusques et autres parties
de l'histoire naturelle terminé et rédigé
par Mlle Le Masson Le Golft, son élève, membre de
plusieurs académies». Gravures de Sellier. [Dissertations,
monographies, dessins, planches, correspondance relative à
l'impression, certificats d'admission à diverses académies
et sociétés]. Cotes Ms. I.22 et Ms. I.3, bibliothèque
municipale de Rouen.
- Contributions probables mais non-identifiables à diverses
entreprises de librairies telles que l'Encyclopédie
méthodique de Panckoucke, l'Histoire générale
et économique des trois règnes de Buc'hoz, une
Description de la France (il en est question dans la correspondance).
Études non publiées, inachevées ou à
l'état de projet :
- «Mémoire sur la faculté de ruminer attribuée
inconsidérément aux mouches».
- «Moyen de savoir l'heure pendant la nuit».
- «Sur la qualité du beurre et sur sa coloration».
- «Mémoire sur le bois de pilotis».
- «Sur l'iris observé autour du soleil.»
- «Sur la nocivité des gaz et les moyens de ranimer
les noyés».
- «Notice sur le lait».
- «Remarques sur les dangers de l'emploi du cuivre dans
la préparation et la mesure de certains comestibles».
Essais littéraires (non publiés):
- La colonne et le lierre, projet de fable.
- Le rêve d'une académicienne, allégorie
(envoyée aux membres de l'Institut, classe de la littérature
et de la langue française).
CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE
- Decimo Marc. Marie Le Masson Le Golft, la femme qui notait
la nature. Paris, Les Presses du Réel, coll. «L'Écart
absolu poche» (annoncé par l'éditeur).
- Le Meur, Cyril. «Marie Le Masson Le Golft dans sa petite
Ithaque. Le parcours intellectuel d'une Havraise au tournant des
Lumières». Dix-huitième siècle,
36, 2004, p.345-360.
- Manneville, Philippe. Le Havre au jour le jour de 1778 à
1790. Rouen, Société d'Histoire de Normandie,
1999 (avec planches et un portrait).
- Noire Oursel, Noémie. Une Havraise oubliée,
Marie Le Masson-Le Golft. Évreux, Imprimerie de l'Eure,
1908.
JUGEMENTS
- «De son pays savoir l'histoire
l'écrire ingénieusement
aux doux charmes du sentiment
réunir ceux de la mémoire
joindre les attraits aux talents
et les grâces de la jeunesse
à l'enjouement...
l'esprit, la vertu, la sagesse ...
en vous belle Masson c'est ce qu'on voit sans cesse
les plaisirs les plus ravissants
sont de vous rendre un hommage
c'est le vrai talent du bel âge
daignez agréer mon encens
puis-je en faire un meilleur usage.
(Mouret de Saint-Firmin, correspondance manuscrite, bibliothèque
municipale de Rouen, Ms.g.15, f16 [14 mars 1781]).
- «Du Havre et de son sexe immortel ornement,
Scudéry plut au siècle précédent.
Masson le Golft, tirant même origine,
Vient mériter du nôtre un suffrage plus beau:
L'une amusa comme Sapho,
L'autre instruit comme Mnémosyne».
(Message des écoliers du Havre, in correspondance manuscrite,
bibliothèque municipale de Rouen, MS.g.16,vol. VI, lettre
1 [1781]).
- «Votre Balance de nature, mademoiselle, est une
nomenclature mieux sentie que celles de la plupart de nos savants
en 'us', 'linnaeus', 'wallerius', etc. Je n'en suis pas surpris,
car le sentiment a toujours été l'apanage du beau
sexe. Vous y avez joint beaucoup d'instruction, et quand même
vous vous seriez trompée quelquefois en prenant des apparences
pour des réalités, il faudrait mettre encore ces
méprises sur le compte du sentiment, puisqu'il n'est affecté
que de ce qui frappe nos sens» (Buffon, Correspondance
générale, Genève, Slatkine Reprints,
1971, t.II, p.234, [le 8 juillet 1784]).
- «Qu'est-ce que Marie Le Masson Le Golft?
Une vieille fille savante, tout simplement.
Qu'a-t-elle fait?
Des travaux scientifiques qui dorment dans la poussière»
(Noémie Noire Oursel, Une Havraise oubliée,
Evreux, 1908, p.1).
Cyril Le Meur, 2005.