Résumé - Traduction - Oeuvres - Choix bibliographique - Jugements
Fille aînée de Jean de
Morel et d'Antoinette de Loynes, Camille de Morel naît à
Paris en 1547. Elle est baptisée en l'église Saint-André-des-Arts
le 18 septembre 1547. Son père a été élève
d'Erasme, et sa mère, veuve de l'avocat Lubin Dallier,
a bénéficié elle-même d'une bonne éducation.
En 1557, ses parents engagent comme précepteur le jeune
professeur gantois Charles Utenhove pour offrir à Camille
et à leurs autres enfants, Isaac, Lucrèce et Diane
une éducation humaniste. Camille apprend avec lui le latin,
le grec et l'hébreu, et ne tarde pas à jouir d'une
réputation considérable pour ses compositions poétiques.
Dans une ode qu'il lui adresse, Jean Dorat, lecteur royal en grec
depuis 1556, impressionné par la vie studieuse qu'elle
mène, demande à Camille d'être la marraine
de son fils Charles, né en 1560, et indique qu'elle profite
de ses propres cours par personne interposée: «Charles
[Utenhove], ton précepteur, suit mes cours en personne:
par son truchement, notre voix frappe tes oreilles.» Les
compositions latines de Camille circulent en manuscrit, surtout
dans le cercle d'humanistes et de poètes qui fréquentent
la maison des Morel (rue Pavée): Salmon Macrin, Du Bellay,
Ronsard, George Buchanan, Michel de L'Hôpital, Scévole
de Sainte-Marthe parmi d'autres.
Grâce à Utenhove, qui quitte
son poste chez les Morel pour partir en 1562 pour l'Angleterre,
la réputation de Camille ne se limite pas au milieu humaniste
parisien. Lorsque la reine Elisabeth Ire visite l'université
de Cambridge en 1564, l'une des épigrammes de Camille figure
dans un recueil de compositions latines réunies pour cette
occasion. Le seul volume qu'elle publie elle-même consiste
en un Tumulus, consacré à son père,
décédé en 1581, et imprimé à
Paris en 1583 par Frédéric de Morel. Elle y réunit
des poèmes en l'honneur de son père, ainsi que de
sa mère et de sa soeur Lucrèce, toutes deux décédées
avant Jean. En même temps, elle adresse des épigrammes
à ceux d'entre les amis de son père qui ont tardé
à donner suite à sa demande d'un poème pour
figurer dans le recueil; Ronsard, Charles Utenhove et Scévole
de Sainte-Marthe y sont tous les trois tancés. En revanche,
Dorat et Jean-Antoine de Baïf contribuent au Tumulus
par des compositions. Il semble que la réputation de Camille
de Morel s'éclipse après cette publication, quoique
l'Allemand Paul Melissus lui adresse des éloges en 1586
(Schediasmata poetica, secunda editio, Paris, 1586, I.
p.194-96).
On ignore la date exacte de sa mort. Malgré
les éloges qu'elle reçoit, assez peu de ses compositions
ont été publiées, à l'exception du
Tumulus et des pièces parsemées dans les
oeuvres d'Utenhove. Ses poèmes ressemblent tout à
fait aux vers latins composés par ses contemporains masculins,
si ce n'est qu'elle se limite à des pièces de circonstance
et à des éloges. Le style et les sentiments qu'elle
exprime sont directs, parfois péremptoires dans le Tumulus,
ce qui ne manque pas de surprendre, étant donné
les contraintes auxquelles les écrivaines sont sujettes
à cette époque. Mais elle évite les genres
«suspects», comme la poésie amoureuse, ce qui
lui permet de sauvegarder sa réputation de jeune fille
chaste et docte qui, selon Dorat, «à force de pratiquer
les arts virils [est] devenue un homme».
L'évolution des goûts au XVIIe
siècle et l'influence croissante des Jésuites sur
la littérature néo-latine ont entraîné
l'impopularité d'écrivains comme Camille de Morel,
qui écrivaient dans le sillage de la Pléiade. Avec
le regain d'intérêt pour la poésie et l'humanisme
du XVIe siècle, sa réputation s'est rétablie
au XXe siècle, dans une large mesure grâce à
Pierre de Nolhac. Par la suite, d'autres érudits, dont
S. F. Will, ont loué ses talents.
Camille de Morel, the eldest daughter of Jean de Morel and Antoinette de Loynes, was born in Paris in 1547. Records from the church of Saint-André-des-Arts show she was baptized there on September 18th that year. Her father had studied with Erasmus, and her mother, the widow of the lawyer Lubin Dallier, had also received a good education. In 1557, Camille's parents hired a young tutor originally from Ghent, Charles Utenhove, to give her and her siblings, Isaac, Lucrèce, and Diane, a humanist education. Camille studied Latin, Greek, and Hebrew with Charles Utenhove, and she quickly earned something of a reputation thanks to her poetical compositions. Jean Dorat, lecteur royal in Greek since 1556, was much impressed with Camille's studiousness. He wrote her an ode asking her to become godmother to his son Charles, born in 1560. He also suggested that she was benefiting from his own lessons through her tutor: "Charles [Utenhove], your tutor, follows my lessons himself: through him, my voice reaches your ears."Manuscripts of Camille's Latin compositions circulated within the group of humanists and poets who were regular visitors to the Morel household in the rue Pavée, including, among others, Salmon Macrin, Du Bellay, Ronsard, George Buchanan, Michel de L'Hôpital, and Scévole de Sainte-Marthe.
Thanks to Charles Utenhove, who left his post as tutor to the Morel family in 1562 to go to England, Camille's reputation spread beyond the humanist circles she moved in in Paris. When Elizabeth I visited Cambridge University in 1564, she was presented with a collection of Latin compositions including an epigram by Camille. The only volume that Camille herself published was a Tumulus written in memory of her father who died in 1581, printed in 1583 by Frédéric de Morel. The work included poems in honor of her father, as well as her mother and her sister Lucrèce, who both predeceased Jean. It also features epigrams that are openly critical of some of her father's friends who had failed to reply to her request for a poem for the collection, including Ronsard, Charles Utenhove, and Scévole de Sainte-Marthe. Jean Dorat and Jean-Antoine de Baïf, on the other hand, did contribute poems to the collection. Camille de Morel's reputation seems to have faded after this publication, although the German Paul Melissus praises her in the second edition of his Schedismata poetica (Paris, 1586, I., p.194-196).
The exact date of her death is unknown. Although her work was frequently praised, she published relatively little, except for the Tumulus and a few pieces included in Charles Utenhove's works. Her poems are very similar to the Latin verse composed by her male contemporaries, but for the fact that she produced only occasional poetry and eulogies. Her style and opinions are expressed in a direct manner -almost peremptory in the case of some pieces in the Tumulus- which is rather surprising, given the boundaries within which women writers were expected to work at the time. She avoided "dubious" genres such as love poetry, which allowed her to safeguard her reputation as a chaste, scholarly maiden, who, as Jean Dorat wrote, "by practicing the virile arts became a man".
Changing fashions in the course of the seventeenth century and the growing influence of the Jesuits in the domain of neo-Latin literature meant that writers such as Camille de Morel, who were close to the Pléiade, fell out of favor. However, owing to a growing interest in sixteenth-century poetry and humanism in the twentieth century, her reputation was rediscovered, largely thanks to the work of Pierre de Nolhac. Following his example, other scholars, such as S.F. Will, have also praised her talent.
(traduction de Susan Pickford)
OEUVRES
- 1583 : V. C. Ioan. Morelli Ebredun. Consiliarij Oeconomiq;
Regij, Moderatoris illustrissimi principis Henrici Engolismaei,
magni Franciae Prioris, Tumulus, Paris, Frédéric
Morel.
- Poésies diverses, in Charles Utenhove, Epitaphium
in mortem Herrici Gallorum regis christianissimi, ejus nominis
secundi, Paris, R. Estienne, 1560 -- Xenia seu ad illustrium
aliquot europae hominum..., Bâle, 1568.
CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE
- Will, Samuel F. «Camille de Morel: A Prodigy of the
Renaissance». Pub. of the Mod. Lang. Assoc., 51 (1936),
p.83-121.
- Ford, Philip. «Camille de Morel: Female Erudition in the
French Renaissance». In (Re)Inventing the Past: Essays
on the French Renaissance in Honour of Ann Moss. Durham, Durham
Modern Languages Series, à paraître (2003).
Philip Ford, 2003.
JUGEMENTS
- «Tu n'es pas comme les autres fillettes nées
mortelles: quand tu étais petite, ton enfance ne s'est
pas écoulée au milieu d'objets communs, quenouilles,
laines, aiguilles. Mais tu n'as pas, à la manière
de la Camille qui t'a donné son nom, renié le sexe
féminin -- honteuse prétention -- en poursuivant
les bêtes sauvages dans les forêts profondes. Mais,
menant une vie studieuse au milieu des livres de ton père,
entourée des parfaits préceptes de ta mère,
à force de pratiquer les arts virils, tu es devenue un
homme (comme Iphis).» (Jean Dorat, Les Odes latines,
texte présenté, éd. Geneviève Demerson,
Clermont-Ferrand, Fac. des Lettres et Sciences humaines de l'Univ.
de Clermont-Ferrand II, 1979, p.178).
- «Camille joue si bien avec les rythmes latins qu'on croirait
que Camille est une écolière latine. Camille parle
si bien le grec qu'on jurerait qu'Athènes même est
moins attique. Et quant aux caractères hébraïques,
Camille les forme aussi bien que les Latins formaient les leurs.
Dans la langue de ses pères, Camille fait des vers que
Ronsard lui-même pourrait envier. Au son de la lyre, Camille
chante si bien que Phébus lui-même pourrait l'envier.»
(Joachim Du Bellay, Epigrammata 62, in Oeuvres poétiques
VII, éd. Geneviève Demerson, Paris, STFM, 1984,
p.128).
- «Camille devint bientôt l'émule des femmes
humanistes que l'Italie produisait depuis longtemps en grand nombre,
et qui étaient encore assez rares en France.» (Pierre
de Nolhac, Ronsard et l'humanisme, Paris, Champion, 1921,
p.175).