Charles de Mouhy

«Extrait de l'histoire des dames lettrées,
qui ont travaillé pour le Théatre depuis son origine jusqu'en 1780.»

[in Abrégé de l'histoire du Théatre François, Depuis son origine jusqu'au premier Juillet de l'année 1780 [...], t.3, p.267-279]
Paris, Jorry et Mérigot, 1780

[267] LA Reine de Navarre, soeur de François Premier, Roi de France, doit, par toutes sortes de raisons, passer la premiere; elle avoit des talents admirables pour l'excellente Littérature. Les Ouvrages qu'elle publia dans le cours du seizieme siecle lui avoient acquis une réputation méritée: ce qu'il y eut de plus respectable, c'est que, quoique dans le printemps de son [268] âge, ils ne rouloient que sur des sujets pieux; il reste encore de cette Princesse un nombre de Tragédies et de Comédies qui prouvent combien elle étoit versée dans ce genre. Ces Pieces ont été imprimées en 1541, et ont eu plusieurs éditions; les principaux titres sont: la Nativité de Notre-Seigneur Jesus-Christ; l'Adoration des Rois; le Désert; la Farce de trop peu, moins, etc. Elle termina son auguste carriere à l'âge de cinquante-neuf ans, le 28 Décembre 1549.
La tradition nous apprend que Mademoiselle Louise Labé, femme d'un Cordier de Lyon, quoiqu'elle fût de la plus grande beauté, et qu'elle fût sollicitée par des adorateurs aussi distingués qu'aimables, préféra toujours l'étude des Belles-Lettres à tous les autres agréments; indépendamment de la connoissance des Sciences, l'on apprend par les Ouvrages de son siecle, que quoique d'un sexe timide, elle avoit prouvé par des actions d'éclat, dans plusieurs campagnes contre les Espagnols, qu'elle avoit autant de bravoure que de science et de beauté; tout ce qu'on connoît de ses Ouvrages sur le Théatre, est un Drame intitulé, Débat de Folie et d'Amour, qui fut représenté quelque temps après la mort de la Reine de Navarre, et qui eut un grand succès.
La réputation des Dames Desroches, mere et fille, nées à Poitiers, succéda à celle de Mademoiselle Labé, en 1571, par les Tragédies de Panthée, de Tobie, et d'une Pastorale; toutes Pieces qui furent fort applaudies, et qui [269] leur firent beaucoup d'honneur. Il est vrai que l'envie, toujours disposée à nuire, prétendit qu'elles n'étoient que prête-nom de Jules de Guersans, Avocat de Rennes, très-amoureux de Mademoiselle Desroches la fille. Ce qu'il y a de certain, c'est que la tradition n'en a point fait mention, et qu'elle a soutenu jusqu'aujourd'hui, que ce Poëte n'en est jamais convenu. Il devoit cependant être piqué des refus que fit toujours sa maîtresse de l'épouser, quoiqu'elle lui voulût beaucoup de bien; mais son amour pour sa mere l'emporta, quoique le parti lui convînt: il auroit fallu s'en séparer, et c'est à quoi elle ne put jamais se résoudre.
Dans le nombre de femmes savantes du même siecle, la tradition nous a transmis le nom de la respectable Catherine de Parthenay, fille aînée du Seigneur de Soubise, qui épousa en secondes noces René, Vicomte de Rohan, Prince de Léon, dont elle eut le Duc de Rohan, le Duc de Soubise, et trois filles; au lieu de passer sa jeunesse dans la dissipation et dans les plaisirs, elle cultiva toujours les Belles-Lettres: elle fit plusieurs Tragédies qui lui acquirent de la réputation; celle d'Holopherne, jouée à la Rochelle, eut le plus grand succès. Cette respectable Dame mourut au Parc, en Poitou, le 28 Octobre 1631, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.
Trois autres femmes se firent connoître et se distinguerent, le siecle suivant, par leur esprit et leurs talents pour le Théatre: la premiere, Mademoiselle Cosnard, née à Paris, mit au Théatre une Tragédie, intitulée, les chastes Mar-[270]tyrs, qui lui acquit de la réputation; la seconde, nommée la Comtesse de Saint-Balmont, de Lorraine, par celle de Marc et Marcelin, qui eut autant de succès; la troisieme, Mademoiselle Françoise Pascal, Auteur d'une Tragédie d'Endimion, et d'une Comédie, intitulée, le Vieillard amoureux, en trois Actes, en vers de huit syllabes, qui eurent l'une et l'autre un grand nombre de représentations. On ne peut se persuader que dans un siecle aussi connu que le leur, on ignore leur histoire et sur-tout les époques de leur naissance et de leur mort.
Il n'en est pas de même de Madame de Villedieu, autrement Mademoiselle Hortence des Jardins; tout le monde sait qu'elle étoit d'Alençon, qu'elle avoit infiniment d'esprit et de mérite; qu'elle a beaucoup travaillé dans tous les genres; que l'on a douze volumes de ses OEuvres, dans lesquelles se trouvent les Pieces de Théatre de Manlius, de Nithétis, et le Favori. Si l'on s'en rapporte à la chronique, elle a été galante, jusqu'à l'âge de cinquante et un ans qu'elle mourut, d'un excès d'eau-de-vie, dont elle avoit pris malheureusement l'habitude.
Madame Deshoulieres, si connue et si célebre dans le même siecle, dont le nom de fille étoit celui d'Antoinette du Ligier de la Garde, étoit remplie d'esprit, d'agréments; elle vivoit dans la meilleure compagnie; elle eut de son mariage une fille qui auroit eu autant de réputation que sa mere, si elle y eut aspiré; mais elle étoit née modeste et se soucioit moins du monde. Le peu de succès qu'eut une Tragédie de sa mere, [271] intitulée, Genseric, qui fut jouée à l'Hôtel de Bourgogne, trouvée médiocre, fit qu'elle se livra moins aux Belles-Lettres, ne voulant point courir le risque d'une pareille humiliation.
Mademoiselle Bernard, du sang des Corneille, apporta en naissant le goût de la Littérature distinguée; à vingt-quatre ans, elle mit au Théatre la Tragédie de Laodamie, qui eut du succès; en 1690, elle y fit représenter celle de Brutus; et en 1695, Bradamante. Sans le ton de défiance qu'elle avoit de ses talents, il est à présumer qu'elle eût été encore plus célebre.
Il n'est pas douteux que sans la prévention où tout le monde étoit que les Pieces qu'a mises au Théatre Mademoiselle Barbier, étoient de l'Abbé Pélegrin, cette Demoiselle qui les fit représenter sous son nom, auroit acquis une gloire méritée; mais quoi qu'elle pût avancer pour détruire cette injuste prévention, ainsi que cet Abbé lui-même, rien ne put la détruire; aujourd'hui même elle subsiste encore: cependant il est sûr, et il peut même être démontré qu'elle est l'Auteur d'Arie et de Petus; de Cornélie, qui fut jouée un an après; de la Comédie du Faucon, des deux Tragédies de Thomiris, de la mort de Jules-César et de trois Opéra. Tout ce qu'on peut répondre aux suppositions, c'est qu'elle y donna lieu par la confiance qu'elle avoit en l'Abbé Pelegrin, auquel elle lisoit ses Ouvrages, et à qui elle demandoit des conseils, parce qu'il entendoit par-[272]faitement la marche théatrale et qu'elle se faisoit honneur de les suivre.
À l'égard de Mademoiselle de Saintonge qui mourut à la fin du dix septieme siecle, elle est plus connue dans le genre de l'Opéra que dans celui du Théatre François, quoiqu'elle ait publié l'Intrigue des Concerts et la Princesse de Saluces, qui n'ont point été représentées, quoiqu'elles dussent l'être; mais son goût l'entraînoit vers l'Opéra, où l'on y applaudit ceux de Didon, de Circé et du Ballet des Saisons. Cette Demoiselle se nommoit Louise Gillet, et étoit née à Paris, d'un pere fort estimé.
Madame Bisson de la Coudraye doit être ici placée, parce qu'elle a mis au Théatre une Tragédie qui a pour titre, la Décolation de saint Jean. Il en est de même de Mademoiselle de Moricau et de Mademoiselle Flaminia. La premiere est connue par une Comédie, intitulée, le Dédain affecté; la seconde l'est de tous les Amateurs du Théatre Italien, où elle y a toujours rendu ses Rôles avec autant d'intelligence que d'esprit, sur-tout ceux qui dépendent du génie, n'étant point écrits; elle vint en 1716, à Paris, où elle remplit les Rôles d'Amoureuses.
Madame de Gomez, fille du Comédien du Roi, Paul Poisson, et soeur de celui du même nom, qui lui a succédé dans ses Rôles de Crispin, mort depuis un an, connue par de jolis Ouvrages, n'a composé pour le Théatre François, que les Tragédies d'Habis, Sémiramis, Cléarque, [273] et la Comédie, intitulée, les Épreuves; elle s'est retirée à Saint-Germain-en-Laye.
Madame du Boccage, savante, remplie d'esprit, de plusieurs Académies, donna aux François, le 24 Juillet 1749, la Tragédie des Amazones, qui a réussi et lui a fait autant d'honneur que son Paradis perdu de Milton.
Madame de Graffigny étoit fort connue par ses jolies Lettres Péruviennes, avant qu'elle eût mis au Théatre la Comédie de Cénie, qui a eu le plus grand succès. Voyez dans le Dictionnaire des Auteurs, pour ses autres Pieces de Théatre.
Il me seroit facile de faire l'éloge de plusieurs autres femmes qui se sont distinguées, en ce siecle, dans la carriere des Belles-Lettres; mais comme Madame la Marquise de Saint Ch. et Madame la Comtesse de B... n'ont point mis leurs noms dans les jolis Ouvrages qu'elles ont publiés, même pour le Théatre, je les respecte trop pour les faire connoître ici, puisque, trop modestes, elles ont toujours gardé l'anonyme.
Madame la Comtesse de Genlis, pour laquelle j'ai la plus haute considération, qui le mérite à tous égards, et que j'admire depuis long temps, doit être nommée, puisqu'il est public, par le Journal de Paris, que la jeunesse lui doit le charmant Théatre à l'usage des jeunes personnes, que les Gens de Lettres les plus éclairés, comme tout ce qu'il y a de plus distingué à la Cour, ainsi que dans la Capitale, regardent comme [274] un chef-d'oeuvre, et la plus intéressante école de la vertu.
Ce précieux Théatre est en plusieurs volumes: le premier renferme sept Pieces; la premiere, un Drame d'un genre neuf et pathétique, intitulé, Agar dans le Désert: rien de plus intéressant que la marche théatrale de cette Piece, elle arrache des larmes; le dénouement est une leçon supérieure de courage, de patience et de vertu.
La seconde Comédie a pour titre, la Belle et la Bête; le projet est de persuader que l'ame bienfaisante et la complaisance sont de sûrs moyens de plaire et de se faire aimer; cette Piece a beaucoup de rapport à celle de Zémire et Azor; mais celle-ci présente plus de vraisemblance, et m'a paru plus touchante.
La troisieme, intitulée, les Flacons, est une soirée très-agréable. L'objet, dans cette Piece, est de démontrer à la jeunesse, dans l'incertitude de sa conduite, de préférer l'honneur au plaisir qui l'entraîne, le calme de la conscience étant le seul qui conduit au vrai bonheur.
Le fond de la troisieme est encore une soirée qui a pour titre, l'Isle heureuse; il s'agit à la vacance d'un Trône, de choisir une Reine selon la loi; ce sont des vieillards qui y nomment: deux Princesses, qui sont soeurs, appellées Rosalide et Cloride, ont le droit d'y monter; la Fée Lumineuse a présidé à l'éducation de Clo-[275]ride, qui est nommée Reine; mais au lieu de gouverner seule, elle partage le Trône avec sa soeur; cet acte de bienfaisance prouve que l'ame vraiment généreuse et bienfaisante est de toutes les vertus la plus sublime, et que quoique Rosalide fût parfaite à tous les égards, son éducation ayant été aussi soignée que celle de sa soeur, cette suprême qualité qui lui manquoit sans doute, ou à laquelle la Fée institutrice lui avoit fait faire moins d'attention, fit que les vieillards préférerent sa soeur, qui en faisoit son objet capital.
La cinquieme Comédie est l'Enfant gâté: elle paroît moins intéressante que les précédentes; mais l'objet de tenir en garde une jeune personne contre la flatterie, sur-tout des domestiques à gages, ou des intriguants, est le plus important, étant certain que, sans l'approbation continuelle de vils flatteurs que l'intérêt guide toujours, une jeune personne bien née ne seroit pas souvent la proie de la séduction.
Rien de plus agréable et de plus intéressant que la petite Comédie en deux Actes, intitulée, la Curieuse, et de plus propre à corriger de ce défaut.
Dans la derniere Piece du premier volume, intitulée, les Dangers du Monde, une jeune femme n'ayant point de véritables amies, s'ennuyant pendant l'absence de son mari, donne dans le travers, et s'engage dans des dépenses inutiles qui dérangent sa fortune; elle doit soixante-dix mille livres; une digne tante qu'elle avoit né-[276] gligée, la voyant accablée de chagrins, en apprend la cause, et la tire de ses mortels embarras, en lui apprenant par son propre exemple, que l'économie l'a mise en état de la tirer de son inquiétude, et que ce plaisir est mille fois plus doux que tous ceux dont elle a joui et qu'on peut goûter dans la vie.
Le second tome de ce charmant Théatre renferme encore des Comédies plus agréables; il semble que Madame la Comtesse de Genlis ait eu en vue dans celui-ci l'instruction de jeunes personnes plus formées que dans le précédent; la premiere Piece est intitulée, l'Aveugle de Spa: elle est du plus agréable comique: par la manie d'un Capucin, pour la culture d'oeuillets, sa passion favorite, qui occasionne dans un entretien très-sérieux les contre-sens les plus plaisants. L'Auteur a pour objet encore l'humanité et la bienfaisance; c'est le fonds et le sujet de cette Comédie intéressante, qui font connoître que c'est la vertu favorite de celle qui en est l'Auteur.
La seconde Piece a pour titre, les Ennemies généreuses; ce sont deux femmes de qualité qu'une belle-soeur et un mari, intéressés à détruire leur amitié et leur intelligence, parviennent à brouiller par des manoeuvres dictées par la calomnie. Le mari en est puni, il se ruine, et dans son désespoir, passe dans les Indes, en disant un adieu éternel à sa femme: l'amie de celle-ci qui apprend son désastre, par des amis, cherche les moyens de se réconcilier avec elle dans [277] la vue de partager sa fortune avec elle. Celle-là, trop prévenue, se refuse toujours, persuadée que son ressentiment est fondé. Enfin, apprenant qu'il est l'effet de la calomnie, elle embrasse son amie, et pour preuve de la sincérité de cette réunion, elle accepte les bienfaits qu'elle avoit refusés.
La Colombe est le titre de la seconde Comédie: elle est du plus tendre intérêt. Une jeune personne jalouse d'une colombe qui appartient à sa soeur, la lui laisse entrevoir. Celle-ci la lui cache pendant quelque temps; mais s'appercevant du chagrin qu'elle lui a causé, elle lui en fait présent, ce qui produit les sentiments d'une reconnoissance si touchante, qu'elle attendrit jusqu'aux larmes.
Les Comédies qui suivent ont pour titre, Cécile, et l'Intriguante; dans la premiere, une jeune personne voulant convaincre sa soeur de la plus tendre amitié, se disposoit à prononcer des voeux éternels dans le Couvent où elle étoit, pour lui procurer un établissement plus avantageux: cette soeur tendre et généreuse se refuse à un aussi triste sacrifice; par l'événement le moins attendu, elle l'empêche; une succession inattendue augmente sa fortune, ce qui dispense cette généreuse fille de cette preuve héroïque de son amitié. L'Auteur peint avec autant d'esprit que d'adresse, dans cette Comédie, les moeurs et les ridicules qu'on emploie quelquefois dans les Couvents, pour attirer ou éloigner les Novices.
[278] L'objet de Madame la Comtesse de Genlis, dans la Comédie de l'Intriguante, est de convaincre les jeunes personnes que la franchise, la vérité et la bonne foi suffisent pour parvenir aux fins qu'on se propose, et qu'on échoue presque toujours, lorsqu'on recourt à l'intrigue et au mensonge. Ces leçons sont mises en action avec le plus vif intérêt, et doivent sur de jeunes coeurs faire la plus vive impression.
J'avoue ici, avec la franchise dont je me suis toujours fait honneur, que tout ferme que j'ai toujours été, je n'ai pu lire sans avoir les yeux mouillés de pleurs, la charmante Comédie de la bonne Mere. Eh! quel seroit le mortel assez insensible pour ne pas être pénétré jusqu'aux larmes, de ce chef-d'oeuvre. S'il étoit honnête de proposer ici une gageure, je parierois que ceux qui liront cette Piece avec attention, en seront autant sensiblement touchés, et conviendront que les vrais mouvements de la nature, dans une ame bien née, la remuerent beaucoup plus que les plus vifs transports de l'amour.
Le tome troisieme n'a pour objet, dans les Pieces qu'il renferme, que les moeurs des jeunes gens; comme il n'y a point d'hommes dans les Comédies des deux premiers volumes, il n'y a point de femmes dans celui-ci: les titres des Pieces qu'il renferme, sont, Valek, le Magistrat et la Rosiere. La premiere Comédie est un sujet tiré de l'Histoire des Arabes, dont l'intérêt est le plus vif et le plus touchant. La seconde, en trois Actes, est admirable par la droiture [279] d'un Magistrat qui fournit le modele d'un Juge integre qui se défie de ses propres lumieres, et qui demande à Dieu de l'éclairer.
Le quatrieme et dernier volume que la respectable Madame la Comtesse de Genlis a bien voulu composer pour l'éducation de la haute Bourgeoisie, renferme des Pieces dont les titres sont, la Marchande de Modes, la Lingere, le Libraire, etc. Toutes ces Pieces sont intéressantes, bien faites, et propres à rendre aimables l'honneur, la vertu et toutes les qualités de l'homme estimable. Après avoir lu le Théatre de Madame la Comtesse de Genlis, on est surpris d'y trouver une si parfaite entente de la marche théatrale. On reconnoît avec admiration le génie des Corneille, des Racine, et sur-tout de Moliere; du reste on ne peut s'empêcher de convenir qu'elle doit posséder à fond les grands principes dont elle donne avec tant de facilité et d'aisance des leçons si agréables et si parfaitement écrites.

 

Grand Dictionnaire des femmes de l'Ancienne France, SIEFAR
(Société Internationale pour l'Etude des Femmes de l'Ancien Régime) http://www.siefar.org